Entreprise

RENCONTRE

Licencié en droit et spécialisé en droit des Communautés européennes, Georges-Francis Seingry aurait pu verser dans le juridique pur et dur. Il y versa. Mais par un chemin détourné, celui de l'édition. `Je voulais rester dans le domaine européen. Je m'étais rendu compte qu'il n'y avait pas de documents de référence sur l'Union européenne à part les brochures diffusées par la Commission elle-même ou des ouvrages très pointus style Bruylant. Entre les deux, il y avait un créneau´, raconte Georges-Francis Seingry. Ce fut, en 1975, la création des Editions Delta. Particularité: les ouvrages sont bilingues français/anglais. `Nos clients? Des lobbyistes, administrations, chambres de commerce, ambassades, etc., dans 22 pays dont les Etats-Unis et le Canada. Les universités américaines sont de très bons clients car les Américains ne comprennent rien à l'Europe´. Trois ans après, il décide de `favoriser ses vices personnels´ car s'il `sait normalement cuisiner´, il préfère nettement aller au restaurant. Le Guide Delta est - presque - né. C'était il y a tout juste 25 ans.

Le Guide Delta Bruxelles paraît pour la première fois en 1978, ce qui en fait `le plus vieux guide belge´. Ce furent d'abord Bruxelles et les communes périphériques, puis Anvers, la Côte et, petit à petit, la Wallonie et la Flandre. `En 1994, nous avons fait un essai de guide national en anglais à destination de la communauté étrangère vivant en Belgique. Cela n'a pas mal marché. Nous avons lancé la version française en 2001´. Chaque édition est tirée à 10 ou 12 000 exemplaires dont 80-85 pc sont vendus.

Le créneau choisi? `Entre le Michelin et les Pages d'or, il n'y a pas grand-chose´. A la différence du premier, les commentaires, ici, `sont plus complets avec des informations fouillées sur l'ambiance, le cadre, le parcours du chef ou du proprio, l'existence d'éventuelles salles de banquet, la proximité d'un parking et autres détails pratiques. De plus, le Guide Belgique compte environ 10 pc d'illustrations et 10 pc d'adresses en plus que le Guide Vert, avec 3 270 hôtels et restaurants, aussi bien des grands que des petits´. Quant au GaultMillau, si l'information semble plus précise au créateur du Delta, il recense un millier d'établissements seulement, contre environ 3 000 pour le Michelin.

Sa force? Son côté pratique qui ne se prend pas trop au sérieux et fait le tour de pas mal de tables, même pas très connues, et ses multiples index qui facilitent la recherche: alphabétique évidemment, mais aussi par prix, quartier, type de cuisine, spécialité, après-spectacle, non-stop, banquets, tables en plein air et on en passe. Sans chichis ni prise de tête. Comme leur fondateur finalement.

Georges-Francis Seingry est suffisamment cosmopolite pour se le permettre. Né de père français et de mère italienne, Français lui-même, il passa sa jeunesse par monts et par vaux au gré des changements d'affectations de son père diplomate. Ce qui se traduisit par des études à Nancy, Bruxelles et Paris où il empocha d'abord une licence ès lettres (avec l'approfondissement de 3 langues: l'italien - sa mère lui en avait évidemment donné le goût -, l'anglais - car c'est la langue parlée partout - et l'allemand - qu'il maîtrisait déjà pas mal puisqu'il avait déjà séjourné en Allemagne, avec son père encore. Et de partir ensuite enseigner l'anglais à Dakar - qu'il connaissait aussi - avant d'y donner cours à l'université.

Désormais, il partage sa vie, à Bruxelles toujours, entre l'Europe et la gastronomie qui constituent d'ailleurs chacune 50 pc de ses 500 000 € de chiffre d'affaires (bénéfice net: 5 à 7 pc de ce chiffre). Si les Editions Delta connaissent un léger tassement car quelques concurrents se sont, depuis 10 ans, installés dans le créneau, le versant cuisine grignote 5 à 7 pc chaque année et permet de maintenir un résultat stable globalement.

L'avenir passe par l'extension dans 2 domaines: l'Internet et l'extension géographique. `Nous sommes actuellement en discussion avec une filiale de France Telecom qui s'installe en Belgique et va permettre à l'automobiliste, en utilisant son GSM pour interroger un site, de décider où aller dîner. C'est pour dans un ou deux ans. Tout comme la couverture du nord de la France et du Luxembourg´. Après une tentative, avortée, sur Paris il y a une dizaine d'années: `Il y a dix fois plus de restos qu'à Bruxelles, c'est ingérable. Et une multitude de guides existe déjà´.

Lui-même demeure un des critiques de l'équipe avec 200 à 220 restaurants visités chaque année dont 180 nouvelles adresses. La plupart du temps anonyme (et donc payant son addition), quelquefois nommément invité ou reconnu (5 à 7 pc), mais toujours avec la même `philosophie´: `Si on ne sait pas cuisiner, cela se voit. De plus, si l'on est reconnu et donc bien entouré, il suffit de regarder les autres tables aussi et, s'il y a un doute, d'envoyer quelqu'un d'autre quelques jours après´. Autre critique qu'il doit souvent essuyer, la pub présente dans les guides: `Ceux qui font de la pub auraient un bon commentaire. Comparez et vous verrez. Le chroniqueur ne sait pas qui a pris de la pub, les équipes commerciales et rédactionnelles sont indépendantes et enfin, si vous avez des chouchous, cela se sait et vous perdez très vite votre crédibilité. Vous pouvez peut-être donner le change sur 5 éditions, pas sur 25´.

Et d'en tirer une leçon qui vaut la peine d'être entendue: `On conservera un meilleur souvenir d'une maison où l'on a été bien accueilli, où régnait une bonne ambiance même si l'assiette était moyenne plutôt que d'un établissement à l'accueil moyen qui engendre le noeud à l'estomac empêchant de goûter à une bonne assiette car on va au restaurant pour une soirée de fête, ce que beaucoup de restaurateurs ne comprennent pas bien´.

© La Libre Belgique 2002