Les erreurs du Club de Rome

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Entreprise / Emploi

Je le revois parfaitement comme s'il était là devant moi, mon Maître de cours, feu le Professeur Cyprès, nous apprendre, comme le faisait tout un chacun en ce temps-là, que les réserves de pétrole étaient en voie d'épuisement. Nous étions en 1975. J'ai mes notes de cours devant les yeux qui indiquent clairement que selon les études effectuées à l'époque, il ne restait que 35 ans de consommation puisque les réserves de 1973 étaient de 67 milliards de tonnes et la consommation annuelle mondiale de 2 milliards de tonnes. Les réserves de l'Europe se chiffraient alors à 2 milliards de tonnes tandis que la consommation européenne totalisait 0,7 milliard de tonnes, soit un minimum de 3 ans de réserves !

Qui n'aurait pas paniqué avec de tels chiffres ? C'était dans l'air du temps puisque le cri "Halte à la croissance ?" avait été lancé par le Rapport Meadows en 1972 (1) dans le cadre des travaux du Club de Rome. En relisant les ouvrages publiés sur le sujet, force est de constater que tout ce que nous entendons aujourd'hui en matière de développement durable y avait déjà été dit, et que l'ex-première ministre de Norvège, Mme Brundtland - à qui nous devons la vulgarisation de la notion du développement soutenable - avait trouvé sa source d'inspiration dans les positions pour le moins alarmistes du Club de Rome; ce sont ces principes qui prévalent encore aujourd'hui. Aujourd'hui, 30 ans plus tard, un constat s'impose : le cri d'alarme de ce Club de penseurs était largement surfait. Course aux armements, dégradation de l'environnement, explosion démographique et stagnation économique étaient quelques-unes des catastrophes annoncées par ceux qui voulaient mettre un frein à la croissance. Ces craintes se sont révélées fausses, puisqu'elles ont été affrontées avec détermination et la tendance a été inversée. C'est assurément le cas pour l'environnement; on ne le répétera jamais assez : le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui est bien plus propre qu'à cette époque, du moins dans les pays développés et il serait temps que les gens s'en laissent convaincre.

En ce qui concerne le secteur de l'énergie, les angoisses du Club de Rome apparaissent tout simplement dénuées de fondement aujourd'hui. Quelques années plus tard, le rapport de 1978 soumis par les penseurs au Club de Rome et consacré à l'énergie (2) annonçait que les réserves de 90 milliards de tonnes de pétrole seraient complètement épuisées en 2000. Or, de 1978 à 2006, le monde a consommé 94 milliards de tonnes de pétrole et les réserves sont passées à 165 milliards de tonnes !

La principale raison pour laquelle ce club - dont les intentions étaient bonnes - s'est fourvoyé sur cette question comme sur d'autres, c'est parce qu'il pensait à une évolution linéaire de la technologie et estimait que les évolutions de la démographie, de la pollution et des besoins suivaient une tendance exponentielle. Cela ne pouvait que conduire à une interprétation catastrophique du futur. Petite erreur d'hypothèse mais grande divergence quant aux résultats. S'il ne convient pas de penser que la technologie est la panacée universelle pour assurer le bonheur de l'homme, il faut toutefois admettre que c'est elle qui a permis que l'ère de l'esclavage, du dur labeur et de la sueur disparaisse. C'est grâce à la révolution énergétique que la population du monde en développement peut espérer vivre dans des conditions plus proches de la dignité humaine, en imitant notre modèle de société basé sur la consommation de l'énergie. Si nous produisons aujourd'hui du pétrole et du gaz dans la mer du Nord - et demain dans la mer de Barents - c'est parce que dès 1973, après le premier choc pétrolier, la Commission européenne a mis sur pied un programme technologique intitulé "Oil and Gas Demonstration Programme". Cette initiative européenne a permis une révolution en matière de technologie du forage dirigé couramment utilisée dans le monde. Grâce à elle, il est désormais possible d'exploiter un gisement à partir d'un point qui n'est pas nécessairement à la verticale. Ignorer le potentiel de développement technologique dans le domaine de la production de pétrole et de gaz est une faute que le Club de Rome a commise et que d'autres perpétuent. Les pétroliers ne sont pas aussi bêtes que certains le pensent !

En ces temps de frénésie que nous connaissons actuellement en matière d'énergie, il faudrait faire preuve de prudence en évitant d'adopter des positions qui pourraient se révéler aussi erronées que celles du Club de Rome dans quelques décennies. A titre d'exemple, les recommandations de Robert Lattès et Carroll Willson contenues dans le rapport précité, font superbement abstraction de l'énergie la plus convoitée aujourd'hui : le gaz naturel. Ils ont crié à la catastrophe et ils ont été entendus. Malheureusement ils sont complètement passés à côté de la révolution énergétique que constitue à lui seul le gaz naturel. Le monde entier se précipite vers cette énergie fossile abondante, la plus propre et aux usages multiples. Ne sommes-nous pas, à notre tour, en train de crier "Au loup !" lorsque nous faisons fi de la solution qui sera très probablement adoptée dans 30 ans ? J'en ai peur. Mais nous ne serons sans doute pas là pour constater les conséquences. Pour continuer à préparer l'avenir, la Commission européenne planche sur la conception d'un plan stratégique de technologies énergétiques qu'elle devrait dévoiler l'automne prochain. En attendant, sachons exprimer notre reconnaissance envers les ingénieurs qui ont permis d'éviter les catastrophes imaginées par des hommes, pourtant de bonne volonté.

L'auteur s'exprime à titre personnel, les opinions n'engagent pas la Commission européenne. Samuel Farfari a publié 2 ouvrages sur l'énergie : "Le monde et l'énergie. Enjeux géopolitiques" : "1. Les clefs pour comprendre" et "2. Les cartes en mains", 450 pages x 2, Editions Technip, Paris, 2007.

(1) Le Club de Rome, Halte à la Croissance ?, Rapport Meadows, Fayard, Collection Ecologie, 1972

(2) Thierry de Montbrial, rapport présenté au Club de Rome, L'énergie : le compte à rebours, Jean-Claude Lattès, 1978

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