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Il n'y a pas que l'or et le pétrole qui tiennent la forme sur les marchés mondiaux. Depuis plusieurs mois, l'ensemble des métaux enregistre des progressions fulgurantes (60pc pour le zinc en 2005, 50pc pour le cuivre, 13pc pour le plomb, etc.) Et le phénomène n'est pas près de s'arrêter, loin de là. Depuis le nouvel an, il s'est même fortement amplifié. Jour après jour, il est question de nouveaux « records historiques » et, par voie de conséquence, de menaces supplémentaires pour la croissance mondiale. Au point que les spécialistes, étourdis par cette spirale haussière, se posent de plus en plus de questions. « Nous entrons dans une zone de prix absolument inconnue », résume l'un d'eux, visiblement dépassé par les événements. C'est tout dire.

Seules les années 1973 et 1979 entrent en concurrence avec la période d'aujourd'hui: la première, à l'époque de l'embargo arabe sur le pétrole, et la seconde, temps de croissance mondiale rapide, de stockage de matières premières lié à une prétendue «pénurie» et d'inflation mondiale galopante.

« La tendance actuelle reflète l'équilibre fragile entre l'offre et la demande et l'envie croissante des investisseurs de se prémunir contre les risques financiers, économiques et géopolitiques», affirme Frédéric Lasserre, analyste réputé à la Société générale (Paris). La demande? Elle est stimulée ici aussi par la Chine et l'Inde qui, à l'instar de leur soif de pétrole, pompent au profit de leur économie en plein boom une quantité infinie de matières premières disponibles. Que ce soit le cuivre pour la construction, le plomb pour les batteries automobiles ou le zinc pour la galvanisation, tout y passe. Plus fort: la Chine revend les métaux qu'elle réussit à se procurer. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, l'Empire du milieu est ainsi devenu le premier exportateur d'accumulateurs au plomb et de climatiseurs, des appareils truffés de cuivre!

Le marché mondial, qui peine à suivre, est asséché par cette demande exponentielle, en dépit des investissements massifs réalisés, en Asie ou en Amérique latine notamment, pour tenter d'accroître l'offre. D'après un spécialiste londonien, la consommation de plomb augmentera de 4pc à 7,7 millions de tonnes cette année, ce qui créera un déficit de 30000 tonnes sur le marché.

Pour le zinc, le déficit pourrait être dix fois plus important. Sans parler du cuivre dont les stocks, importants il n'y a guère, ont fondu sous les 100000 tonnes.

« On voit clairement progresser les métaux de base depuis 2003. La balance entre la demande mondiale et la production est largement déficitaire, en particulier pour le cuivre, le plomb et le zinc », analyse Patrick Van den Bossche, directeur d'Agoria métaux et matières premières, qui insiste sur la variété extrême des situations. C'est ainsi que la flambée du cuivre a une conséquence inattendue au Chili: les travailleurs du groupe Dodelco, premier exportateur mondial, font grève pour réclamer des hausses de primes. Leur action exacerbe les cours et attise l'inflation. Patrick Van den Bossche relativise toutefois: « la flambée des métaux est entretenue par la pression exercée sur les fondamentaux alors que la spéculation, difficile à estimer, est sans effet sur la production ».

Il n'en reste pas moins que les investisseurs, en quête incessante de diversification de leurs portefeuilles, y intègrent une dose significative de matières premières, du pétrole au café, en passant par le cuivre et le zinc, vu que leurs perspectives à long terme sont jugées favorables. « Dans ce cas, les métaux ne sortent pas des stocks physiques. Il s'agit uniquement de papier, de transactions virtuelles. Il est normal, au vu de l'évolution des cours, que les gens soient fortement attirés », souligne Patrick Van den Bossche qui scrute quotidiennement les cours du London metal Exchange.

L'an passé, déjà, les matières premières ont permis à plusieurs fonds d'investissement d'empocher de substantiels bénéfices. D'après la banque britannique Barclays, ceux-ci pourraient placer 110 milliards de dollars en 2006 contre 80 milliards en 2005. Et selon les économistes de Goldman Sachs, cités par «Le Figaro», « quand un gestionnaire qui pèse 100 milliards de dollars consacre 1pc aux métaux, cela fait 1 milliard. Sur un marché somme toute petit, l'impact sur le prix est sérieux ».

Tout porte à croire, d'après les experts, que les prix des métaux de base resteront élevés en 2006 même si, après quatre années de croissance à deux chiffres, certaines corrections ne sont pas inimaginables. Par ailleurs, un léger ralentissement de la croissance mondiale, un resserrement modéré de la politique monétaire aux Etats-Unis et en Europe et les prémices d'une réaction de l'offre aux prix rémunérateurs d'aujourd'hui sont des facteurs qui pourraient conduire les prix à une certaine modération. Mais tout est relatif: pas un analyste ne s'aventure à prédire un net repli dans un avenir proche! C'est à peine si quelques réserves sont émises par rapport au deuxième trimestre...

Pour l'heure, de nombreux secteurs de l'industrie souffrent de ces prix élevés et cherchent des substituts. Tel ce fabricant d'acier inoxydable qui a décidé de se passer nickel et de cuivre dans certains alliages. Telles les entreprises belges qui n'utilisent plus que du plomb recyclé. Les exemples épinglés ci-dessous sont, à ce propos, particulièrement éclairants.

© La Libre Belgique 2006