Entreprise La croissance passe par une remise en question constante. Témoignage de deux scale-up digitales.

L’essor économique d’une région repose non seulement sur le foisonnement de ses entreprises mais aussi sur la faculté qu’ont les plus petites de grandir et de dépasser leur "zone de confort". Les "scale-up", chez nous, restent trop rares (0,45 % des 74 609 sociétés wallonnes, selon l’UWE) alors qu’elles sont de véritables boosters de valeur (59 % de la valeur ajoutée globale). Rare, le chemin de la croissance est aussi un parcours difficile.

Deux scale-up digitales - Odoo, éditeur de logiciels de gestion d’entreprise, et Elium, auteur d’une plate-forme de collaboration et d’échange de connaissances en entreprise - en ont récemment témoigné lors d’une conférence organisée par WING, le fonds d’investissement pour start-up numériques.

Les chiffres qu’affiche la première sont impressionnants : 300 employés (croissance moyenne de 38 % entre 2012 et 2015), 730 partenaires dans le monde, 3 millions d’utilisateurs, 11 000 (micro) applications développées en open source. Déclenchée en 2009, sa croissance ne fut toutefois pas régulière. Au moins à deux reprises, Odoo a dû se contenter, pendant de longs mois, de 2 semaines de trésorerie. Même pendant les périodes de recrutement accéléré de partenaires (jusqu’à 8 nouveaux pays par mois, vers 2010), "nous ne parvenions pas à concrétiser nos objectifs, et pas uniquement en termes de business plan", indique Fabien Pinckaers, fondateur et patron d’Odoo. Il a fallu, parfois, sacrifier du personnel pour survivre. Mais sans renier l’objectif initial. "Pour croître, il faut se battre. Nous avons dû passer par des moments durs mais nous en sommes sortis plus forts. Cela nous a forcés à créer des processus efficaces. Cela forge également une culture d’entreprise. La société y prend l’habitude de se battre." L’un des conseils que donne Fabien Pinckaers est de ne pas lésiner lorsqu’il s’agit de s’entourer des bonnes personnes. "C’est essentiel. Ne faites pas de concessions sur les salaires de vos premiers employés parce que cela change tout. Au début, j’ai dû changer plusieurs fois toute la table. Mieux vaut bien payer 2 ou 3 très bons profils que plusieurs moyennement bons et que l’on paie moins…" En la matière, les compétences ne sont pas le seul critère.

Gregory Culpin, directeur commercial d’Elium, rappelait une autre condition essentielle : "Les valeurs défendues par les recrutés doivent s’aligner sur les valeurs et la culture de la société." Pendant longtemps, Elium a vécu sur fonds propres. "Notre croissance, nos effectifs étaient stables, autour de 10 personnes, avec peu de rotation. Mais nous n’avions pas trouvé la recette magique pour réellement accélérer, en dépit du fait que nous continuions à décrocher de gros clients."

Début 2017, la société, "sentant" un regain de traction commerciale, a décidé de passer la vitesse supérieure, procédant à une augmentation de capital (4 millions d’euros). "Notre fonctionnement s’en trouve bouleversé. De 15 personnes, très polyvalentes, on passe à une structure plus verticale, avec des spécialistes et des top managers. Il nous faut apprendre à recruter des gens qui sont meilleurs que nous. Nous sommes actuellement 26. Si tout se passe bien, nous serons 40 ou 50 d’ici fin 2018. Cette croissance rapide est aussi source de chaos. Mais il faut accepter ce chaos permanent, accepter d’être constamment dans une phase de doute provoquée par une réflexion permanente. Le tout est de se projeter à 6, 12, 18 mois. Il faut savoir prendre la vague, à la fois contrôler et lâcher prise. Et faire confiance aux collaborateurs…"Brigitte Doucet