Monsieur Cinéma

Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

Entreprise Portrait

Côté face, Patrick Quinet est producteur de cinéma - vingt ans d’activité, une quinzaine de longs métrages majoritaires. Côté profil, il préside l’Union des producteurs de films francophones (UPFF) depuis dix ans. Côté pile, il tient de celle d’un célèbre lapin publicitaire : increvable. La preuve ? Pour ce "Face et profil", il répondait de sa voiture, de retour du Luxembourg, où débutait le tournage de "Quartier Libre" de Frédéric Fonteyne ("La femme de Gilles"), et en route pour Bruxelles, pour assister à une réunion de l’UPFF, puis à l’entretien d’embauche d’une nouvelle collaboratrice de sa société, Artémis Productions. Et, cela, moins de trois jours après le festival du Cannes, qu’il arpenta sous ses casquettes de coprésident de l’Académie André Delvaux et actionnaire de taxshelter.be qui a cofinancé "Le gamin au vélo" des Dardenne. Et il se prétend "paresseux" Mais quand on l’est, ajoute-t-il, "il faut réfléchir quatre fois plus vite". Ce qui n’est pas la moindre de ses qualités de ce "matheux" qui faillit entamer des études d’ingénieur.

Le CV de Patrick Quinet recoupe l’histoire récente du cinéma belge. Entré en 1987 à l’Insas, il y côtoya, notamment, Rémy Belvaux, futur réalisateur de "C’est arrivé près de chez vous". Mais il fraternise aussi avec ses pairs de l’IAD. L’étudiant en réalisation officie ainsi comme directeur de production sur un segment du film collectif "Les Sept Péchés Capitaux" (1992), œuvre séminale d’une génération qui n’a pas froid aux yeux : Robert Mitchum y incarna Dieu ! Patrick Quinet envisage encore à l’époque de devenir réalisateur. Mais lorsque son premier projet, un documentaire sur le Zaïre, capote, suite aux émeutes de 1991, Frédéric Fonteyne lui demande de produire son premier court métrage. "J’ai eu alors la révélation qu’un réalisateur est un être exceptionnel et que moi, j’étais fait pour la production." Il crée Artémis Média qui devient, en 1994, Artémis Productions, et développe très vite un partenariat avec ses amis luxembourgeois Jani Thiltges et Claude Waringo, de Samsa Films. Avec ceux-ci et le Français Christophe Rossignon, il monte ensuite Liaison Cinématographique, société de production de droit français. Ce réseau, toujours à l’œuvre, a permis à Artémis d’être partie prenante de productions notbles : "Les portes de la gloire", "Joyeux Noël", "OSS 117" ou "Azur et Asmar". Avec, en moyenne, six longs métrages produits ou coproduits chaque année, le producteur ménage ses coups de cœur ou un cinéma d’auteur, comme "Où va la nuit", de Martin Provost, avec Yolande Moreau (sortie le 1er juin). Comme tout producteur, il a eu des hauts et des bas. Haut : "Une liaison pornographique" (1999), de Fred Fonteyne, qui poursuit encore une brillante carrière internationale (il vient d’être acheté en Russie). Bas : "J’aurais voulu être un danseur" (2007), d’Alain Berliner, qui lui coûte 600000 € de déficit et la recapitalisation d’Artémis.

Elu président de l’Union des producteurs de films francophones, en 2001, Patrick Quinet a usé de son subtil dosage de créativité, d’anticipation et de diplomatie pour devenir le relais déterminant entre le monde politique, celui de l’économie et cette complexe industrie culturelle du cinéma. Il a à son actif le refinancement et la réforme de la Commission de Sélection des Films, la mise en place du tax shelter ou, récemment, la création des Magritte, prix belges du cinéma. L’activisme du patron de l’UPFF s’est partiellement fait au détriment du producteur - aujourd’hui parfois dépassé par de plus jeunes concurrents. "C’est ce que la plupart de mes collaborateurs me disent." Mais "il ne regrette rien" : "Si personne ne se souvient de mes films, au moins, on se souviendra de ce que j’ai fait pour le secteur." Qui lui est reconnaissant : ses pairs viennent de le réélire pour quatre ans.

D’ailleurs, quand on l’interroge sur ses prochains chevaux de bataille, Patrick Quinet ne parle pas de "ses" films - six en cours, dont "Une Nuit", de Lucas Belvaux -, mais de la réforme du tax shelter ("pour qu’il soit encore plus efficace et bénéficie à tous les types de productions") ou de l’ajout à l’édifice du financement d’une banque d’escompte, sur le modèle des Sofica (1) françaises. De quoi continuer à faire carburer son cerveau, que ce père de trois enfants aère en pratiquant le golf, sa seule concession au cliché du producteur nabab. "En Belgique, le cinéma, c’est plutôt comme jouer au Lotto, mais avec plus de contrôle."

(1) Société de capital-investissement spécialisée dans les œuvres cinématographiques ou audiovisuelles bénéficiant d’avantages fiscaux.

Alain Lorfèvre

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