Entreprise

On la surnomme "Atomic Anne". Anne Lauvergeon, l’ancienne patronne d’Areva, le groupe industriel français spécialisé dans les métiers du nucléaire, est réputée pour son caractère et son indépendance. Une indépendance qui lui aura, sans doute, coûté son poste à la tête d’Areva en 2010. Elle l’écrit d’ailleurs dans son livre "La femme qui résiste" où elle critique la politique menée à l’époque par Nicolas Sarkozy.

L’actuelle présidente du conseil de surveillance du quotidien "Libération" était ce jeudi au Cercle de Lorraine à Bruxelles pour débattre d’un sujet qui lui est très cher : la transition énergétique. La Française est bien placée puisqu’elle fait partie, depuis peu, d’un comité de pilotage sur la transition énergétique dans l’Hexagone. L’enjeu est de taille, puisque ce comité aiguillera des décisions politiques qui auront des conséquences "à très long terme".

D’après "Atomic Anne", il faut s’attendre à une "révolution énergétique" dans les prochaines années. "Cela bouge et cela va continuer à bouger, explique celle qui fut aussi l’une des plus proches collaboratrices du président François Mitterrand. L’énergie de demain ne sera pas celle d’hier". Anne Lauvergeon part d’un constat : en 2050, nous serons au minimum neuf milliards sur la planète. Or, d’après elle, le changement climatique n’est plus une hypothèse scientifique, mais bien une réalité. Dans ces conditions, si l’être humain veut encore vivre normalement, il faudra produire "deux fois plus d’énergie qu’aujourd’hui, tout en émettant deux fois moins de CO2 dans l’atmosphère". "C’est ce qu’on appelle le facteur 4 et c’est un formidable défi".

Ce challenge, l’humanité le relèvera par une plus grande "efficacité énergétique", avec notamment "un changement dans les comportements" permettant de consommer moins d’énergie. Mais aussi, selon Anne Lauvergeon, en misant sur les énergies émettant le moins de CO2. Selon l’ex-patronne d’Areva, elles sont actuellement deux : le nucléaire et les énergies renouvelables (éoliennes, photovoltaïque, ). "On a historiquement opposé ces deux types d’énergie. Or les deux sont complémentaires, affirme Anne Lauvergeon pour qui il faut absolument sortir des idéologies, même si c’est parfois compliqué".

Sortir des idéologies, mais aussi des "tabous", comme celui de diminuer de 75 à 50 % la part d’énergie produite par le nucléaire en France à l’horizon 2025. "On doit pouvoir discuter de tout. Mais rappellons aussi que l’énergie nucléaire fonctionne tout le temps, contrairement au renouvelable, pointe la Dijonnaise d’origine. Autre "limite" du renouvelable : les sources d’énergie, "comme les champs éoliens dans les mers", sont souvent "très éloignées" des zones de consommation. Le transport se fait donc via des "lignes à haute tension dont personne ne veut." A l’heure actuelle, le renouvelable aurait donc encore "besoin" du nucléaire.

Ce message, Anne Lauvergeon veut aussi le faire passer au niveau européen. "En Europe, il existe 27 politiques de l’énergie, regrette-t-elle, tout en voulant faire tomber "un autre tabou" du Vieux Continent : celui de l’exploitation du gaz de schiste. "Aux Etats-Unis, cette découverte a été la meilleure nouvelle économique de ces dix dernières années. Le gaz de schiste a chassé le charbon et les émissions de CO2 y ont baissé pour la première fois". Résultat, les Etats-Unis "exportent" leur coke vers l’Europe où les centrales à charbon "fonctionnent de nouveau à fond".

"En termes d’énergie, Il ne faut plus raisonner pays par pays, ou même continent par continent, mais globalement, constate Anne Lauvergeon. Et de rappeler que "l’énergie est un élément-clé de la compétitivité. Il faut construire une Europe de l’électricité". Celle qui fut longtemps considérée comme l’une des femmes les plus puissantes au monde regrette les retards pris à ce niveau en Europe. "Je ne veux pas croire que l’Europe est en train de renoncer à son avenir."