Entreprise

C'est ce qu'on appelle un raz-de-marée. En quelques années, les appareils photo numériques ont totalement éclipsé la bonne vieille technologie argentique. Il y a aujourd'hui un formidable engouement des consommateurs pour le numérique: les gens font de plus en plus de photos, ils se les échangent par e-mail, ils les impriment à domicile, ils commandent des tirages sur Internet... c'est toute la chaîne de la photo qui subit les conséquences de cette révolution. Si certains tirent profit de cette situation, d'autres ont eu le malheur de ne pas avoir senti tourner le vent suffisamment tôt. Avec des conséquences parfois catastrophiques pour leurs activités.

Les gagnants. Au rayon des fabricants, les deux principaux bénéficiaires de la révolution numérique sont clairement Canon et Nikon. En Belgique, les deux sociétés japonaises dominent aussi bien le marché des appareils compacts (avec des parts de marché de respectivement 26 et 24 pc), que celui des appareils reflex (50 et 44 pc). «En ce qui nous concerne, on peut parler d'un eldorado numérique», explique Filip Vandenbempt, de Canon Belgique. «Non seulement nous vendons plus d'appareils, mais en plus, la valeur par appareil est plus importante. Sans parler des imprimantes photo et des consommables (encre, papier, etc.), qui sont également en plein boom.»

Avec le numérique, on a par ailleurs vu débarquer sur le marché toute une série de nouveaux acteurs, souvent issus du monde de l'informatique ou des télécoms. C'est le cas de Sony, HP, Samsung, ou Panasonic, par exemple. Avec un certain succès dans le domaine des compacts, où Sony est numéro 3 avec une part de marché de 18 pc et HP le numéro 4 avec une part de 6 pc (en valeur). «La photographie numérique est aujourd'hui notre objectif principal dans le marché grand public», confirme Tom Meynendonckx, de HP Belgique. «Ce que nous voulons, c'est vendre des systèmes complets de photographie numérique: PC, appareil, imprimante... Avec l'acquisition récente de Snapfish aux Etats-Unis, nous venons même de faire notre entrée dans la commande de photos sur Internet.»

Ce marché du développement sur lequel est actif Snapfish connaît lui aussi des bouleversements. En Belgique, le principal trouble-fête s'appelle Foto.com, lancé en 2004. Grâce à ses prix cassés, celui-ci développe aujourd'hui jusqu'à 150.000 photos par jour et il s'attend à une croissance de 50 à 100 pc par an «pendant encore quelques années».

Les perdants. La transition vers le numérique a été plus rapide que prévue. Il est donc particulièrement difficile de rattraper le temps perdu pour ceux qui ont raté leur départ. Il y a quelques semaines, l'assureur crédit Euler Hermes pointait même la photo comme un des trois secteurs en grosses difficultés en 2005 (avec le textile et le transport aérien).

Les grands noms ne sont pas épargnés. Agfa-Photo a dû déposer son bilan, alors que des acteurs historiques tels que Leica, Kodak, ou Ilford sont passés par de lourdes restructurations et tentent aujourd'hui tant bien que mal de relever la tête.

Autre exemple spectaculaire: Konica-Minolta. Il y a quelques jours à peine, ce pionnier du secteur de la photo décidait purement et simplement d'abandonner ses activités dans le domaine des films et des appareils photo, aussi bien dans l'argentique que dans le numérique, pour se concentrer sur l'imagerie médicale, les appareils de mesure optique et les copieurs et imprimantes. «Il était devenu trop difficile de fournir des produits compétitifs dans les délais impartis», justifie la société.

Il est vrai que la rapidité de l'évolution technologique a été la principale raison de la plupart des naufrages. «Avant, les bons appareils étaient sur le marché pendant deux ou trois ans, maintenant, il faut renouveler la gamme tous les 6 mois», explique Filip Vandenbempt, de Canon Belgique. Dans le cas de Konica Minolta, ce rythme infernal était d'autant plus difficile à suivre que la société ne fabriquait pas ses propres capteurs, ce qui la rendait dépendante de ses fournisseurs. «Chez Canon, notre force est de tout maîtriser en interne, ce qui nous permet de toujours rester à la pointe», confirme Filip Vandenbempt.

Les difficultés de groupes comme Kodak ou Konica-Minolta proviennent aussi de leur forte présence dans le domaine du développement papier. Or, celui-ci a particulièrement souffert ces dernières années. Non seulement parce qu'un tiers des foyers ne développe absolument plus ses photos, préférant les regarder sur un écran d'ordinateur ou sur leur télévision, mais aussi parce que de plus en plus de gens impriment leurs photos à domicile.

Le groupe belge Spector en sait quelque chose. Certes, il est lui aussi en pleine mutation - en 2005, son volume de développement de photos numériques a été multiplié par quatre avec plus de 120 millions de tirages - mais ses nouvelles activités ne compensent pas encore suffisamment la chute de ses activités traditionnelles. Du coup, le groupe est lancé dans une course contre le temps, avec une opération sauvetage qui est passée notamment par une augmentation de capital, une restructuration et le remboursement d'une partie de sa dette.

Bonne nouvelle pour Spector: le numérique est loin d'avoir complètement détourné les consommateurs des photos papier. Au contraire même, l'analyste américain IDC prévoit une progression importante des tirages commandés à partir d'images numériques dans les années à venir. Il faut dire que les gens prennent de plus en plus de photos, y compris avec leur GSM. IDC s'attend même à une croissance du nombre d'images prises de 24 pc par an d'ici 2009. De quoi redonner des couleurs à ceux qui ont tardé à ajuster leur focus?

© La Libre Belgique 2006