Entreprise

Il ne s’agissait donc pas d’un exercice de musculation destiné à faire monter les enchères. Ces derniers jours, les déclarations hostiles à un rachat par bpost faites par la direction de PostNL témoignaient donc bien d’un refus de l’entreprise de se faire avaler par la Poste belge. Dimanche dernier, bpost avait rendu publique sa deuxième offre de fusion amicale, après l’échec de la première en mai. L’offre, qui se montait à 2,5 milliards d’euros et qui comprenait la création d’un centre d’innovation aux Pays-Bas ainsi que 3200 emplois répartis équitablement entre les deux pays, n’a pas convaincu le conseil d’administration de PostNL qui dit “non” au projet de fusion ce vendredi. Dans un communiqué, PostNL s’explique sur ce refus et avance cinq arguments majeurs.

Le premier, c’est que sa stratégie d’indépendance est suffisante pour poursuivre la croissance de l’entreprise. “Implémentée avec succès, elle a permis à PostNL d’accroître ses performances sur les marchés des colis et de l’e-commerce. PostNL va créer plus de 1600 emplois aux Pays-Bas, ses performances en matière de distribution du courrier, malgré le déclin de ce segment, sont conformes aux prévisions grâce à une diminution des coûts, les activités de Post NL en Allemagne et en Italie connaissent une croissance à deux chiffres et nous sommes en mesure d’assurer une progression constante des dividendes” , commente la Poste néerlandaise.

Les actionnaires de PostNL jugent aussi l’offre financière de bpost (2,825 euros et 0,1202 action de bpost par action de PostNL) “clairement insuffisante” . “Elle ne reflète pas l’amélioration de nos performances, les perspectives de notre stratégie d’indépendance, la valeur stratégique des secteurs du courrier et des colis ainsi qu’une diminution améliorée des risques en matière d’obligations de pension par rapport à ce que PostNL a réalisé.”


Une nouvelle entité “vulnérable aux clivages politiques belges”

La troisième raison, et c’est un véritable camouflet pour l’Etat belge, c’est que PostNL refuse de passer sous sa coupe. Après fusion, la participation de l’Etat belge serait passée de 51 à 40  %. bpost proposait le modèle de gouvernance suivant : un conseil d’administration composé du CEO de bpost, trois représentants de l’Etat belge, trois de PostNL et trois administrateurs indépendants désignés par bpost. “Avec cette structure de gouvernance, 40 % des actions détenues par l’Etat belge, la dépendance de bpost à son contrat de gestion et les droits acquis en matière de personnel statutaire, la nouvelle entité serait de facto contrôlée par l’Etat belge” , souligne PostNL. La Poste néerlandaise indique qu’elle avait partagé ses craintes avec bpost, craintes aggravées par les déclarations du Premier ministre Charles Michel et du ministre de tutelle de bpost Alexander De Croo qui avaient déclaré qu’aucune décision prise par la nouvelle entité ne pourrait se passer de l’objection éventuelle de l’Etat belge. “Le conseil d’administration de la nouvelle entité serait alors limité dans son indépendance et la structure de gouvernance la rendra vulnérable aux clivages politiques belges” , dit PostNL.

Cela coince aussi au niveau des conditions non-financières de l’offre. “bpost ne nous a pas donné assez d’informations en matière de garantie pour les pensions, de financement de la future entité, de la création de nouveaux emplois et du centre d’innovation.”

Enfin, PostNL s’inquiète de l’incertitude juridique entourant la transaction. “bpost ne nous a pas fourni assez de garanties. L’actionnariat de l’Etat belge, le fait qu’il faille un arrêté royal pour entériner la transaction créent une incertitude qui est inacceptable pour PostNL.”

On attend encore la réponse de bpost à ce refus. Comment la Poste belge va-t-elle se positionner ? Trois scénarios sont envisageables. Elle pourrait tout d’abord purement et simplement renoncer à ce rachat, comme elle l’avait laissé entendre dimanche. Une nouvelle offre amicale pourrait être faite ou bien alors bpost se lancerait dans une offre publique d’achat hostile. Ce dernier scénario poserait toutefois de gros problèmes. Diplomatique, tout d’abord, en risquant de compromettre les relations politiques entre deux pays voisins et amis. Managérial, ensuite : la gestion de l’entreprise serait rendue difficile par un passage en force. Financièrement, enfin. PostNL a créé une fondation pour garantir son indépendance. En cas de menace, elle pourrait émettre des milliers d’actions préférentielles que la fondation rachèterait au prix de 8 centimes, la mettant dès lors en position de contrôler l’entreprise.


Le rejet de l'offre n'empêchera pas une privatisation de bpost selon les syndicats belges

La poste néerlandaise a rejeté vendredi l'offre de reprise émise par la poste belge, bpost, a-t-elle annoncé vendredi. Pour Jacques Lespagnard, de la CGSP secteur Poste, c'est une bonne nouvelle du point de vue social "mais peut-être pas au niveau économique, vu qu'il y aurait probablement eu des centaines d'emplois à pourvoir". "Le rejet de l'offre n'est pas étonnant", selon Jacques Lespagnard, qui se réfère aux réactions assez peu enthousiastes du Premier ministre néerlandais et de son ministre de l'Économie.

PostNL étant indépendante, c'était au conseil d'administration de trancher. Il a rejeté l'offre vendredi.

Pour le syndicaliste, il s'agit d'une bonne nouvelle car la reprise de PostNL par bpost aurait signifié la privatisation de la poste belge; l'Etat belge, actuellement principal actionnaire (51% des actions) aurait en effet revendu certaines de ses actions.

De son côté, la CSC-Transcom secteur Poste souligne, dans un communiqué, que, même si du point de vue industriel, "selon certains analystes, ce rachat aurait pu être une bonne opération pour l'entreprise, d'un point de vue social, il générait beaucoup de craintes", notamment par rapport aux droits des travailleurs et à la qualité de l'emploi chez bpost.

La CGSP secteur Poste avait déposé un préavis de grève pour contester l'éventuel rachat. L'offre ayant été rejetée, le préavis ne devrait plus être d'actualité mais le syndicaliste reste prudent. "Je ne doute pas que bpost va essayer de trouver des alternatives. Elle cherche à se privatiser, avec le soutien du gouvernement (fédéral)", soutient-il. "Je ne me fais plus aucune illusion. Le gouvernement continuera de chercher une parade pour se débarrasser d'une entreprise publique" alors que celle-ci rapporte de l'argent et que son modèle socio-économique fonctionne, selon le syndicaliste socialiste.

Marc De Mulder, du SLFP Poste, partage le même avis. "Le gouvernement a affirmé sa volonté de privatiser la poste. Si le rejet est définitif, alors nous sommes dans l'inconnu car la poste sera de toute façon privatisée". Pour lui, le rejet de l'offre par PostNL n'est pas forcément une bonne nouvelle. Il craint notamment que PostNL ne devienne un concurrent de la poste belge, la poste néerlandaise voulant élargir son marché en Belgique selon lui. Enfin, "jusque maintenant, c'était la poste belge qui voulait reprendre mais peut-être qu'à terme, c'est elle qui sera reprise par quelqu'un d'autre", souligne-t-il.

La CSC-Transcom secteur Poste rejoint les deux autres syndicats: "Nous ne sommes pas dupes, (une privatisation) reste dans la vision libérale de la coalition (fédérale) actuelle". Le syndicat chrétien avait, lui aussi, déposé un préavis de grève ou plutôt l'avait prolongé pour la cinquième fois depuis juin, "en ajoutant le risque de privatisation à la longue liste des problèmes rencontrés par les postiers: la suppression d'emplois, la fermeture ou la réduction des heures d'ouvertures des bureaux de poste, la flexibilité, etc.". Le refus de PostNL ne résout pas les problèmes internes et "n'exclut en aucun cas la possiblité de voir des mouvements de mécontentement se déclencher dans les jours à venir chez bpost", souligne le communiqué.

La CSC-Transcom Poste indique qu'une réunion de l'ensemble de ses délégations régionales est prévue lundi 14 novembre. "Malgré les derniers évènements, celle-ci est maintenue afin de faire l'état de la situation et de consulter les représentants des travailleurs sur la suite à donner à ce préavis par rapport aux autres problématiques", conclut le communiqué.