Remplacement des F-16 : la France détaille à Bruxelles l'offre autour du Rafale
Une délégation française a été reçue au cabinet belge de la Défense. Le but : informer la partie belge du contenu de la proposition de partenariat stratégique faite hors procédure officielle. Cela remet-il le Rafale de Dassault dans la course ?
- Publié le 15-05-2018 à 18h00
- Mis à jour le 15-05-2018 à 19h16

Une délégation française a été reçue au cabinet belge de la Défense. Le but : informer la partie belge du contenu de la proposition de partenariat stratégique faite hors procédure officielle. Cela remet-il le Rafale de Dassault dans la course ?
Cette fois ça y est : ce mardi matin, une délégation française a rencontré des membres du cabinet de la Défense belge pour expliquer le contenu de l'offre française dans le cadre du remplacement des F-16. En rugby, on appelle ça trouver l'ouverture. Pour rappel, la proposition française est faite hors de l'appel d'offres (RfGP, request for government proposal) lancé par la Belgique il y a plus d'un an, le 17 mars 2017. Le retrait surprise de la France, à la veille de la remise des offres, le 7 septembre 2017, était suivi par une proposition de "partenariat approfondi et structurant", remise sous forme d'une lettre de trois pages par la ministre des Armées Florence Parly à Steven Vandeput, ministre belge de la Défense.
Ce dernier s'est toujours montré très à cheval sur la procédure d'appel d'offres qu'il a lancée, et à laquelle ont répondu les Américains de Lockheed Martin, proposant le F-35 Lightning II, et les Britanniques de BAE Systems, avec l'Eurofighter Typhoon, en partenariat avec l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne. Celui qui s'appelle lui-même le Comptable de Hasselt a toujours dit qu'il s'en tiendrait à une procédure jugée par lui la plus transparente qui soit.
Une procédure trop étriquée pour les Français
Les Français, Dassault en tête, n'étaient pas du même avis, estimant que le RfGP offrait un boulevard au F-35 américain. Peu avant le salon du Bourget 2017, Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, dénonçait d'ailleurs la fâcheuse tendance des Européens à faire leurs emplettes militaires outre-Atlantique, oubliant sans doute que la Belgique avait acquis, en son temps, des Fouga Magister, Dassault-Dornier AlphaJet, Dassault Mirage V… Par la suite, M. Trappier a infléchi ses paroles : "La France a estimé qu'elle avait plus à proposer que ce qui était exprimé explicitement dans l'appel d'offres, trop limité", a-t-il déclaré le 13 septembre, à la veille de la remise, par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, de leur meilleurs offres (BaFO, best and final offer). Ce qui fait bien rire les Anglais qui, avec l'Eurofighter, propose carrément des solutions de sécurité et de prospérité à la Belgique.
Quoi qu'il en soit, la sortie française de la procédure officielle a provoqué un fameux pataquès au sein du gouvernement belge, entre la N-VA réputée atlantiste et un MR, seul parti francophone de la coalition, qui a les yeux tournés vers l'Hexagone. Entre le 16 rue de la Loi de Charles Michel et l'Elysée d'Emmanuel Macron, il n'y a pas de friture sur la ligne. Cette tension inédite a été couverte pendant des mois et des mois par des études juridiques pour valider, ou non, la proposition française. Ce faux prétexte pour ne même pas examiner – officiellement – la proposition française en devenait ridicule.
Inflexion dans le discours de Steven Vandeput
Curieusement, on a vu depuis quelques semaine une légère inflexion du discours de Steven Vandeput, disant notamment que, dans ce dossier de remplacement des F-16, il s'en remettrait à la décision du gouvernement. Au même moment sortaient au grand jour deux études de Lockheed Martin sur le prolongement possible des F-16, deux mémos retenus au sein de l'armée, et singulièrement de la Force aérienne. Fureur de l'opposition, mise à l'écart de quatre généraux et colonels, auditions à la commission Défense.
La veille de l'audition de Rudi Decrop, le lanceur d'alerte connu sous l'appellation de Colonel X, le 21 avril, Richard Miller, membre MR de la commission Défense, déclarait dans la presse que "le Rafale n'est pas écarté." D'après nos informations, courant mars déjà, Charles Michel aurait demandé à M. Vandeput d'ouvrir la porte aux Français, au moins pour savoir ce qu'ils proposent. Cela n'engage à rien après tout.
Ensuite, tout dépend du point de vue. Du côté hexagonal, on dit "la France a ouvert la porte et la Belgique a passé son nez en disant 'on voudrait vous voir, très vite'" De ce côté-ci du Quiévrain, on dit plutôt, à propos de cette visite de mardi matin : "les Français l'ont proposée depuis tellement longtemps qu'on l'a acceptée." En précisant que les Français souhaitaient "étendre le format" à une rencontre avec le Premier ministre, mais ça n'a pas été accepté : "le cabinet Défense fera rapport. On est dans une mission d'information. Négocier avec les Français remettrait la procédure en cause, mais rien n'empêche d'être informé."
Les mémos de Lockheed Martin qui ont mis le feu aux poudres
L'on sent bien que la dissimulation des notes de Lockheed Martin sur le F-16, ainsi que leur divulgation par voie de presse, a été un tournant qui a sinon déstabilisé, du moins affaibli tout le département de la Défense, ministre compris. Par ricochet, la procédure RfGP, mise entre parenthèse pendant trois semaine, en prenait un coup elle aussi. De là à imaginer qu'il y a de la France, voire du Dassault derrière ces révélations, il n'y a qu'un pas.
Tant côté politique qu'industriel, les Français nient formellement cette hypothèse, jurant leurs grands dieux qu'il ne sont pour rien dans la sortie de ces documents techniques. "Si Dassault avait intérêt à faire paraître ces documents, c'est au tout début ou à la fin de la procédure", dit un observateur. Au tout début pour torpiller le RfGP et permettre au gouvernement de se retourner et de lancer une nouvelle procédure. A la fin, pour casser le choix fait d'un remplaçant au F-16 entre F-35 et Typhoon. Mais pas maintenant, au milieu du gué. "Faire capoter le processus juste pour le Rafale, c'est clairement inenvisageable", dit-on en France, où l'on estime que "le contrat belge n'est pas vital pour Dassault, mais important, alors même que plusieurs pays occidentaux comme la Suisse ou le Canada doivent se décider sur un nouvel avion de combat."
Proposition assez semblable à celle d'Eurofighter
Quant à la proposition française en elle-même, l'on sait, depuis la venue de M. Trappier le 13 février dernier, qu'elle devrait valoriser les "retours économiques et sociétaux" à "au moins 100 % de l'investissement" pour le remplacement des F-16. La Belgique a prévu d'investir 3,573 milliards d'euros, plus 1,2 milliards de lancement du programme, pour arriver à un totale estimé à 15 milliards sur 40 ans.
A la veille de la remise des meilleures offres par Lockheed Martin et Eurofighter, le PDG de Dassault est venu signer 13 lettres d'intention avec des industriels belges. Celles-ci "couvrent des domaines très variés qui vont de la maintenance de l'avion de combat Rafale à la formation des ingénieurs en aéronautique en passant par la participation à des projets de drone, l'automatisation des lignes de production, la fabrication additive, la maintenance prédictive, la simulation, la recherche dans les matériaux avancés". En gros ce que proposent les Anglais de BAE Systems avec l'Eurofighter, auxquels la France ajoute les projets de 'smart city' (ville intelligente). BAE Systems propose quant à elle d'investir dans la souveraineté de la Belgique en matière de cyberdéfense.
Comme Eurofighter, M. Trappier avance que "cette démarche s'inscrit sans ambiguïté dans le cadre de la construction d'une Europe de la Défense." Cela signifierait l'implication de la Belgique dans le projet de Système de combat aérien du futur (Scaf) lancé conjointement par la France et l'Allemagne.
Sur la proposition française, l'on devrait en savoir plus dans les heures qui viennent. Une chose est sûre : comme au rugby, la France a trouvé l'ouverture en mettant pied dans la porte. Reste à savoir si elle va marquer l'essai et, surtout, le transformer en vendant son Rafale avec partenariat stratégique élargi.
