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Jean-Jacques Rommes, CEO de l’Association des banques et banquiers luxembourgeois (ABBL), analyse l’impact de la levée du secret bancaire sur la place luxembourgeoise.

La place financière a-t-elle été prise au dépourvu ?

Nous ne l’avons été qu’à moitié. Le gouvernement luxembourgeois avait toujours dit qu’il suivrait les évolutions internationales sur ce dossier pour voir quel est le standard qui - à l’international, par opposition à l’Europe - serait celui de la coopération en matière fiscale. Il y a eu à ce niveau, l’année dernière, deux évolutions importantes. D’abord le Fatca, la loi américaine qui impose à toutes les banques du monde un échange automatique d’informations sur leurs clients américains. Ensuite, l’échec des accords Rubik en particulier entre la Suisse et l’Allemagne. L’on pouvait donc s’attendre à ce que notre gouvernement évolue avec ce contexte international.

Chypre et l’Offshore leaks ont-ils précipité les choses ?

Pas du tout : la décision avait été prise avant. Chypre n’a rien à voir avec notre situation. Et l’interview de Luc Frieden à un journal allemand, et qui a fait couler tellement d’encre, date d’avant l’Offshore leaks.

Cette décision oblige-t-elle la place à se réorienter ?

Non. Car la place financière de Luxembourg a des piliers d’activités diversifiés, à commencer par les fonds d’investissement, qui pèsent le tiers du volume général de nos activités. Le deuxième pilier est effectivement la banque privée - concernée par la décision - mais elle ne représente que la moitié des fonds d’investissements et un sixième du volume de la place. Ce n’est pas négligeable, mais cela ne nous obligera pas à une réorientation. Il ne faut pas non plus croire que la banque privée, ici, vit systématiquement sur l’argent noir. L’époque du ‘Belgian dentist’ est révolue.

Faut-il aussi s’attacher aux autres places ?

Toute la coopération internationale consiste toujours à mettre les autres à son propre niveau de désavantages. C’est d’ailleurs ce qui a mis le Luxembourg sous pression. On voit que, à l’international, les choses changent à grande vitesse. Toutes ces places collaborent avec les Américains. Donc l’Europe exigera la même chose. La Suisse s’est dotée d’une stratégie "d’argent blanc", Singapour bouge aussi Nous n’avons tout simplement pas voulu être les derniers, ni les premiers. Nous sommes dans le peloton et c’est bien ainsi, sinon on perd ses clients.

La place compte aussi une grande clientèle hors Europe, notamment russe…

En effet, 40 % de nos clients ne viennent pas de l’UE. La Russie joue certes un rôle, mais pas prépondérant, c’est très diversifié.

Y aura-t-il un impact en termes d’emploi ?

Certaines banques ont déjà fort évolué dans le sens des décisions, d’autres moins. Il y aura un peu de tumulte car des clients, surtout les petits, sont effrayés. Des banques vont avoir un problème avec leur modèle commercial. Ainsi, oui, il y aura du changement, mais rien de fondamental.

La crise et les délocalisations du back-office pèseront-elles plus sur l’emploi ?

Vous voyez de manière très exacte ce qui se passe depuis 2008. Le tsunami réglementaire, qui augmente les frais administratifs des banques de manière spectaculaire, la nécessité de beaucoup de capital, tout cela va rendre le métier bancaire très difficile pour les petites entités. Le Luxembourg est fait de beaucoup de petites entités. Nous nous attendons à des changements structurels. Ces tendances générales pour le secteur financier européen auront sans doute un impact plus important chez nous que les décisions au niveau du secret.