Sortir du piège de cristal

PAR GONZAGUE MILIS Publié le - Mis à jour le

Entreprise / Emploi

VISITE

Le Val Saint-Lambert, c'est avant tout un site remarquable en bord de Meuse composé de multiples bâtiments où se marient harmonieusement pierre et briques entre lesquelles on peut lire la gloire d'une époque aujourd'hui révolue. Les restes d'une époque où les 186 maisons bâties derrière l'actuelle fonderie abritaient autant de familles d'ouvriers du Val.À deux pas des ateliers où s'activent encore septante personnes, les salles d'exposition où l'accueil est plutôt froid. Pas moyen de savoir si le nombre de visites ou les ventes au magasin de l'usine ont évolué depuis l'annonce des difficultés de l'entreprise. Visiblement, il y a eu un mot d'ordre: no comment. En tout cas, il n'y a pas foule pour la visite...

La porte franchie, c'est un univers feutré qui accueille le visiteur: un monde de lumières et de chaleur d'où le son semble relativement absent. Seuls les chuintements des meules perturbent l'ordre d'un ballet parfaitement exécuté. Sur les visages, on lit une extrême concentration. `À chaque fois, faire un cristal est un exercice difficile. On n'a pas droit à l'erreur... Et encore un peu moins maintenant, même si on connaît chaque geste par coeur pour l'avoir fait des centaines de fois´.

Il faut encore montrer patte blanche pour rencontrer les ouvriers, qui ne désirent d'ailleurs pas s'étendre sur le sujet. `La meilleure chose qu'on puisse faire, c'est de continuer à travailler et de laisser négocier ceux qui doivent le faire´, glisse un souffleur avant de reprendre aussitôt le travail: ce sera un vase...

Ses collègues n'en diront guère plus, même si çà et là on parvient à obtenir des confidences. Des souvenirs, plutôt que l'évocation d'un présent sombre, auquel on préfère ne pas trop penser. `C'est sûr, on en parle entre nous, mais on n'aime pas trop que l'on s'intéresse à nous seulement dans les moments difficiles. C'est un peu tard...´ lâche un manutentionnaire, qui transporte peut-être les derniers objets fabriqués au Val.

Plus loin, le fer dans le creuset plein de pâte en fusion, un ancien se souvient de l'époque où les pelouses qui occupent le centre du site étaient autant d'ateliers. `Des sept fours, il n'en reste que deux. On a désaffecté petit à petit puis on a rasé les ruines. Mais ce qui change le plus, c'est le nombre de personnes. J'ai un peu l'impression de travailler dans le désert, moi qui ai connu 1500 personnes ici. Maintenant, on vit dans l'attente et l'espoir, même si on a déjà vécu ça...´

Des souvenirs d'une époque où le cristal était sur toutes les tables, sur toutes les listes de mariage. `Enfin, sur les listes... Disons quand même qu'un certain nombre de verres sortaient dans la besace. Et petit à petit, ça faisait un service complet. Ça, c'était il y a longtemps déjà, quand l'entreprise tournait à plein régime. Maintenant, ça n'intéresse plus personne. Je parie pourtant que dans la région, tout le monde a un cristal du Val Saint-Lambert dans son grenier ou sur une étagère... Mais bon, maintenant, on n'oserait plus. C'était différent´ explique l'oeil un rien pétillant un ancien souffleur, revenu voir le site. `J'ai quitté l'entreprise dans les années 80, après les premières grandes difficultés. Ça me désole de voir tout le savoir-faire qui risque de disparaître. Je suis entré au Val à 14 ans, et j'ai appris petit à petit, sur le tas. Celui qui a pris ma place, c'est pareil. Il a travaillé cinq ans à mes côtés. Maintenant, même si le Val est repris par quelqu'un d'autre, on n'a pas formé les gens nécessaires. Dans dix ans, sauf miracle, tout le savoir-faire aura disparu´ se lamente Louis, septuagénaire encore vert.

Comme chaque fois, les visiteurs sont séduits par la magie qui entoure la pâte de verre en fusion, par le miracle qui fait jaillir une oeuvre d'art d'une boule de matière. `Quels artistes!´, s'exclame une dame, admirative devant la précision du graveur. Elle est venue spécialement de Mons pour cette visite. `Avant un petit détour pour voir Liège. Mais c'était prévu depuis longtemps, hein...´

Sur les photos, les sourires sont un peu crispés. `Que voulez-vous? Après tant d'années, on ne sait pas ce que demain nous réserve. Et notre métier ne nous offre pas des dizaines de possibilités. Il n'y a plus d'autre cristallerie en Belgique... Si on ferme, ce sera le chômage. Et les plus jeunes ont une famille à nourrir, une maison à payer. C'est impensable. On ne peut pas laisser faire ça... Il doit bien y avoir une solution!´

Difficile en fait de savoir en qui ils ont vraiment espoir. `M. Kubla souffle le chaud et le froid. Quand on le voit à la télévision, on a l'impression qu'il veut brader le Val. Mais lorsqu'on le rencontre, il est très convaincant. Je crois qu'il met vraiment tout en oeuvre pour nous sauver.´ explique un graveur. Une foi dans les négociateurs de la Région quasi unanimement partagée.

Son collègue se joint à la conversation: `C'est peut-être dommage de ne pas avoir approfondi le projet du bourgmestre (Guy Mathot). Il avait l'avantage de rénover tout le site et de concentrer nos activités sur les visites. Finalement, c'est peut-être ce qui a le plus d'avenir...´

Mais le sentiment qui domine le plus parmi le personnel, c'est l'impuissance. `Nous, on a juste à faire notre boulot. C'est vrai que c'est rageant de ne rien pouvoir faire de plus. Mais c'est le moment ou jamais de faire confiance à la direction. D'ailleurs, M. Focroulle, le président du CA, ne veut pas croire non plus à la fin du Val. Et il a toujours été avec nous dans les difficultés.´

En réalité, c'est surtout une impression persistante que la chute est inévitable. `On ne sait pas quoi faire. Nos produits sont toujours parmi les meilleurs au monde, mais il ne reste qu'une poignée de clients, essentiellement aux USA. Nous, on veut croire qu'il existe un marché pour le très haut de gamme, comme il existe des gens prêts à payer pour du caviar ou du très bon vin.´

Une légitime fierté qu'un détour par la boutique de souvenirs justifie plus encore: le Val regorge de trésors. Reste à espérer qu'ils ne seront pas vendus pour une bouchée de pain si un jour un curateur veut réaliser les stocks...

© La Libre Belgique 2002

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