Taxe "Tobin" sur la spéculation : débat relancé

Philippe Galloy Publié le - Mis à jour le

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James Tobin est décédé il y a sept ans, mais la taxe qui porte son nom suscite à nouveau des débats. Dans un article publié jeudi dans le magazine "Prospect", le patron de l’autorité qui supervise les marchés financiers au Royaume-Uni a évoqué la possibilité d’instaurer une taxe sur les transactions financières, dite "taxe Tobin". Dans ce pays qui abrite la fameuse "City" londonienne, où travaillent des milliers d’opérateurs boursiers, les déclarations d’Adair Turner constituent une véritable bombe.

Le président de la FSA ("Financial Services Authority", soit l’Autorité des services financiers) a déclaré qu’il fallait reconstruire le système de régulation financière mondial. Il préconise notamment d’augmenter des exigences de capitalisation des banques. Et "si les exigences de capitaux supplémentaires sont insuffisantes, je serais heureux d’envisager des taxes sur les transactions financières, des taxes Tobin", affirme Adair Turner dans "Prospect".

Le principe d’une taxe Tobin est simple. Il s’agit de ponctionner un pourcentage très réduit (entre 0,01 % et 0,5 %) sur le produit de chaque transaction financière afin de décourager la spéculation. En effet, celle-ci implique des ordres d’achat et de vente répétitifs, les "traders" conservant certains titres à peine une fraction de seconde en portefeuille pour tirer profit des mouvements des marchés. Si chaque transaction est frappée d’une taxe, fut-elle infime, les spéculateurs seront enclins à réduire le nombre de leurs opérations financières. Et pour l’investisseur moyen, qui exécute une opération boursière plus occasionnellement, cet impôt serait indolore. Voilà pour le principe.

En pratique, les partisans d’une telle taxe sur la spéculation essuient quelques critiques. Ce prélèvement fiscal ne serait pas efficace. Il affecterait l’ensemble des transactions financières, pas seulement la spéculation. Il ferait fuir les capitaux dans des pays n’appliquant pas la taxe. C’est d’ailleurs ce dernier argument qu’ont évoqué jeudi les banques britanniques pour s’opposer à la suggestion d’Adair Turner, soulignant que de "mauvaises taxes" feraient fuir l’activité économique à l’étranger. "Sur les 336 banques qui opèrent au Royaume-Uni, plus de la moitié proviennent d’autres pays", souligne l’Association des banquiers britanniques.

Face à ces critiques, plusieurs arguments en faveur de l’impôt qu’avait suggéré James Tobin sont avancés. Premièrement, "cette taxe reste l’un des moyens de lutter contre la spéculation financière, même si ce n’est pas une solution miracle, affirme Nicolas Van Nuffel, responsable du département plaidoyer du Centre national de coopération au développement (CNCD), favorable de longue date à une taxe Tobin. On estime que l’on peut lutter contre les transactions spéculatives sans décourager les investissements à long terme. C’est la principale raison d’être de cette taxe Tobin." Deuxième élément favorable à ce prélèvement, "cette taxe est censée générer des fonds qui pourraient participer au financement du développement, notamment dans les pays du Sud", explique Nicolas Van Nuffel. Depuis peu, une troisième bonne raison d’adopter une taxe Tobin est apparue. "La crise financière a provoqué une banqueroute des banques que les contribuables doivent payer, rappelle le responsable du CNCD. On pourrait imaginer que cette taxe alimente aussi en partie un mécanisme d’assurance auquel les acteurs financiers pourraient recourir s’ils rencontraient des problèmes comme l’an dernier."

La Belgique a déjà intégré le principe d’une taxe Tobin dans sa législation (lire ci-contre). Mais son application est suspendue à l’acceptation des autres pays de la zone euro. D’aucuns estiment même que c’est aux pays du G20 de prendre une décision. Le CNCD se dit, lui, partisan d’une action "au niveau du G192", à savoir l’Assemblée générale de l’Onu (Organisation des nations unies). Mais Nicolas Van Nuffel reconnaît que "sans les pays du G20, on n’y arrivera pas". Un accord sur une taxe Tobin dans ce cénacle "permettrait certainement une avancée", dit-il. Mais les dirigeants des pays les plus riches pourraient-ils se mettre d’accord pour taxer la spéculation ?

Philippe Galloy