Entreprise Philippe Bodson est connu pour son franc-parler. A LaLibre.be, l’ex-patron de Tractebel raconte les coulisses de la gaffe d’un journaliste qui l’a confondu avec le syndicaliste Thierry Bodson. Il évoque aussi la révocation de son ami Didier Bellens, la transaction de Bois Sauvage, la chute de Fortis, les prix de l’énergie, le bilan de Di Rupo et le rôle d’un administrateur indépendant.


Philippe Bodson est l’Invité du samedi deLaLibre.be.


Commençons par une anecdote cocasse. Un journal francophone a publié une interview du Secrétaire général de la FGTB wallonne portant sur les grèves sauvages aux TEC. Mais au lieu d’appeler Thierry Bodson, le journaliste vous a contacté par erreur et sans s’en rendre compte.

Tout le monde en parle ! (Eclats de rires) Quand on m’a téléphoné pour cet entretien, j’ai d’abord cru que c’était une plaisanterie, car j’avais dit peu avant à un journaliste du Soir que je ne souhaitais plus donner d’interviews. J’en avais suffisamment donné quand j’étais à la tête de Tractebel ou de la FEB. Je fais déjà partie des anciens, place aux jeunes… Bref, j’ai cru que ce journaliste m’envoyait l’un de ses confrères pour me tester. J’ai donc répondu. (rires) Le lendemain, je reçois un mail d’un ami me demandant si j’ai lu ce que disait Thierry Bodson dans Le Soir…

Vous n’aviez donc pas vu l’erreur ?

Non ! C’est en lisant cet entretien de Thierry Bodson que je me suis rendu compte que… c’était moi ! J’ai beaucoup rigolé. Surtout en imaginant la réaction de Thierry Bodson quand il découvrirait "ses paroles".

Mais les choses se sont emballées, car le président du PS a soutenu votre suggestion de mettre fin aux votes à mains levées lors d’assemblées syndicales. Des votes sur les grèves qui, selon vous, seraient influencés par les plus extrémistes. Paul Magnette ignorait que derrière les propos d’un syndicaliste se cachait un grand patron…

Je me suis dit "Mais… Magnette!!!" Là, j’ai vraiment beaucoup beaucoup ri ! C’est très cocasse, cela a d’ailleurs fait rire énormément de gens. Je suis ravi que Paul Magnette comprenne que ma proposition n’était pas déraisonnable. Si cet épisode peut faire avancer les réflexions sur la manière d’organiser le droit de grève… tant mieux. Vu que Magnette est un homme qui a de l’humour, je suis sûr qu’il a dû rigoler.



Le gouvernement a fêté ses 2 ans d’exercices la semaine dernière. Quel est votre bilan ? L’homme d’affaires Luc Bertrand dénonçait une dérive "marxiste", vous partagez son analyse ?

Non, j’ai dit à Luc Bertrand - que je connais bien - que ses propos étaient excessifs, et que je les regrette. Je trouve que ce gouvernement a un bon bilan. Certains diront qu’il n’a pas été assez vite, suffisamment loin, qu’on peut faire mieux, etc. Tout cela est vrai. Mais quand on pense à d’où on part et où on est arrivé, moi, je tire mon chapeau à Di Rupo et à son équipe. L’accord communautaire est un bel actif, ils ont amélioré la situation budgétaire du pays en trouvant 22 milliards d’euros en 2 ans ! Monsieur Di Rupo a osé toucher aux deux tabous que sont le chômage et les pensions. Je lui tire vraiment mon chapeau !

Pour de nombreuses familles, le coût de l’énergie a d’importantes conséquences sur leur quotidien et pouvoir d’achat. Baisser la TVA sur l’énergie à 6% pour aider les ménages, une bonne idée ?

Pour beaucoup de familles dans le besoin, il existe en Belgique un système de soutien. Mais aujourd’hui, on ne doit pas baisser le prix de l’énergie ! Tout le monde doit se serrer la ceinture, réduire sa consommation. Je ne dis pas cela seulement pour les conséquences sur le réchauffement climatique, mais surtout pour garantir notre indépendance énergétique. C’est un défi majeur pour notre avenir. Ministre, Olivier Deleuze affirmait qu’il fallait réduire la consommation et baisser les prix… il a évidemment tort. Seuls des prix élevés auront un impact sur la consommation. Baisser le prix de l’énergie parce qu’on est à la veille des élections ? Ce n’est vraiment pas bien… C’est d’autant plus regrettable qu’il faudra compenser de manière structurelle cette baisse des recettes pour le budget.

Vous avez été administrateur indépendant dans plusieurs sociétés. Quand un administrateur est-il réellement "indépendant" face aux pressions, à la crainte de perdre son mandat et ses rémunérations ?

J’ai un jour dit à mes actionnaires japonais qu’on était réellement indépendant lorsqu’on était vieux - sans ambitions de carrière - et suffisamment fortuné pour ne plus devoir dépendre de personne. C’est un peu caricatural, mais il faut surtout avoir le courage et le caractère de savoir dire ‘non’ ou ‘je pense autrement’.

La transaction acceptée par Bois Sauvage permet au holding de mettre un terme à des poursuites judicaires sur un possible délit d’initié autour de la chute de Fortis. Que pensez-vous d’un tel arrangement ?

Le fait de payer une transaction pour éviter la prison, cela existe, la loi le permet. Soyons clairs, c’est bien à la prison que tout le monde pense. D’autre part, démontrer qu’il y a délit d’initié – quelle que soit l’affaire – c’est très difficile. Car il faut démontrer qu’une personne a informé une autre, qui va elle-même agir suite à l’information reçue. Le simple échange téléphonique ne démontre rien. J’étais moi-même au fameux Conseil d’administration de Fortis qui fait l’objet du litige. Heureusement, j’avais coupé mon téléphone et je n’ai vu personne. Si quelqu’un m’avait demandé "Ca se passe comment chez Fortis ?", et que j’avais répondu "Je ne peux rien dire, mais pfff"… le simple coup de fil ne prouve rien. Y a-t-il eu échange d’informations ? Impossible à démontrer.

Si le délit d’initié est tellement difficile à démontrer, pourquoi négocier une transaction ?

Dans cette affaire, ceux qui ‘savent’ me disent tous que c’est la Justice qui a proposé la transaction. Si elle était certaine de gagner, elle aurait fait en sorte de toucher 30 millions. Croyez-moi, ces gens ne sont pas des béni-oui-oui, ce sont des professionnels. Ils ont préféré s’assurer d’avoir 10 millions que rien du tout.

Vous, vous auriez accepté cette transaction ?

Je ne vous donnerai pas de nom, mais le jour où j’ai appris la transaction, j’ai dit à une personne impliquée : "A ta place, je n’aurais jamais accepté la transaction !". Cela dit, on tombe vite dans le dilemme habituel : une société peut-elle poursuivre normalement ses activités avec une telle affaire en justice, les journaux, les pressions,… ? Je peux donc comprendre qu'ils aient préféré tourner la page.

Comment avez-vous vécu la révocation de Didier Bellens ?

C’est un très bon ami, je suis donc triste. Je ne peux pas parler pour lui ou Monsieur Di Rupo, car je ne les ai pas vus depuis, mais si on se limite à l’histoire de Saint-Nicolas, je suis sûr que Bellens l’a dit pour rire et que – connaissant son humour - Di Rupo n’a pas dû en faire une maladie. Je suis certain qu’il a dû trouver cela rigolo.

Sauf que ce n’était pas la première sortie du patron de Belgacom…

C’est pour cela qu’on en a fait une affaire d’Etat, car c’est tout à fait normal que le Premier ministre s’informe annuellement du montant des dividendes pour boucler son budget. Mais certains ont pris cela pour de l’arrogance, de la provocation,… Etre viré, cela arrive à tous les PDG. C’est le job le plus incertain qui soit.

Pour vous, Didier Bellens a commis une erreur ?

A partir du moment où il a été remercié, il est difficile de prétendre qu’il n’a pas fait une erreur. S’il avait su l’impact de tels propos, probablement qu’il ne les aurait pas tenus. Mais on a accordé une importance énorme à un fait qui ne le méritait pas.



Revenons sur deux épisodes de votre carrière : la nationalisation et revente de Fortis et la faillite de Lernout & Hauspie. Vous aviez confié ne pas être sorti "indemne" d’une chute aussi importante que celle de Fortis. Même avec plusieurs années de recul ?

C’est clair que c’est une expérience difficile à vivre, même extrêmement difficile à vivre au moment-même. Je regrette profondément cette fin, mais ma vie ne s’arrête pas là.

Vous regrettez d’avoir accepté d’intervenir dans la chute de Lernout & Hauspie ?

Non, je ne regrette pas du tout et je ne voudrais surtout pas qu’on croie que j’ai été mal informé sur l’état de la société. J’avais d’ailleurs dit que j’accepterais le job qu’après que la société soit mise en concordat judiciaire, mais c’était un bazar administratif extrêmement compliqué à gérer (cotée en bourse de New York, siège en Belgique, en concordat ici, sous Chapter 11 aux Etats-Unis,…). Cela dit, ils avaient une technologie extraordinaire. La preuve, nous sommes parvenus à vendre la technologie au leader mondial, tout en préservant un laboratoire des technologies de la voix (speech technology) en Belgique.

Je pose cette question, car votre arrivée a sans doute éveillé des espoirs chez les petits porteurs.

Vous avez peut-être raison. Mais quand je suis arrivé, les choses étaient déjà pliées. On savait qu’on n’en sortirait pas.


Entretien : Dorian de Meeûs