Entreprise

Dossier

Pour le grand public, il est devenu le "square des milliardaires". Certains poussent même la plaisanterie jusqu'à le nommer "square des pauvres". Son développeur à l'époque lui a donné le nom de "square du Bois", en référence au bois de la Cambre qu'il longe. Un nom que les cartographes d'aujourd'hui utilisent toujours. Mais d'un point de vue strictement cadastral et, donc, administratif, cette impasse d'une centaine de mètres est la prolongation - à angle droit, certes - de l'avenue Louise à Bruxelles. Ses immeubles en portent d'ailleurs les numéros : du 535 au 587. Soit 53 numéros de police pour 61 logements, moitié appartements, moitié hôtels de maître, répartis dans 27 immeubles.

Quel que soit le nom qu'on lui donne, et même si elle est soumise aux règles normales de circulation, cette rue est bel et bien privée, appartenant aux propriétaires des immeubles qui la bordent et à qui incombent donc les frais d'entretien, d'aménagement et de réfection. Un coût excessif ? Pas vraiment. Les frais de copropriété s'élèvent à 100 € par mètre courant de façade et par an, soit 50 à titre de charges et 50 à titre de provision pour les coups durs futurs (appel de fonds). "Moins que certaines autres copropriétés", dira l'un des propriétaires qui, comme tous les autres, préfère garder l'anonymat. Non que parler soit formellement interdit par le règlement de copropriété, mais parce que, étant donné que chacun, ici, estime que pour vivre heureux, il faut vivre caché, il serait assez mal vu d'en faire publiquement état. Il se dit même que certains habitants éprouvent une sorte "d'aversion pour la médiatisation non autorisée". "Il ne s'agit jamais, explique ledit propriétaire, que des frais d'éclairage, de l'entretien du marronnier (NdlR : classé) planté au milieu du square et des trottoirs... Bien sûr, les années où il faut repeindre la grille, les charges sont plus lourdes. De même que quand il a fallu placer les réverbères ou encore faire des travaux de soutènement de la route. Quant à son réasphaltage, personne n'ose y penser."

Dès l'origine, dans les années 20, les lieux ont attiré une belle clientèle. Mais sans commune mesure avec les "milliardaires" d'aujourd'hui. "Il y a une quarantaine d'années, le square était déjà réputé, poursuit-il. Mais il représentait une réponse toute simple au besoin d'acquérir une maison à l'ouest de Bruxelles, pour ne pas pâtir des problèmes de circulation". Sans liste d'attente, ce qui semble être désormais le cas. "C'est ce que les agents immobiliers disent, renchérit un ancien copropriétaire. Cela me semble un peu excessif. Certes, un bien ne reste jamais longtemps en vente (NdlR : il en a lui-même fait l'expérience), mais c'est tout simplement parce qu'il y a très peu d'offres. Il faut toutefois reconnaître que l'endroit est exceptionnel : clos bien situé, bien fréquenté". "Il y a toujours des personnes dont c'est la maison de famille, poursuit-il. Car au départ, il s'agissait d'une copropriété à caractère familial. Il y a également des propriétaires ou locataires de type institutionnel comme des ambassadeurs ou le secrétaire général de l'Otan. Des hommes d'affaires, aussi, cadres ou directeurs de filiales de multinationales. Des couples qui louent dans l'espoir d'être les premiers prévenus d'une mise en vente. Et puis... de véritables milliardaires. Mais dans l'ensemble, je juge que le caractère exclusif était plus prononcé il y a 20 ou 30 ans, en raison de la présence de certaines fortes personnalités comme Lucien Boël, Gilbert Périer, la famille Coppée, le comte Lippens. A l'époque, c'était le pouvoir économique et industriel qui primait".

Si le square a longtemps gardé son caractère familial, c'est, entre autres, parce que le règlement de copropriété... interdit la division des immeubles en appartements. Mais de dérogations en dérogations, âprement discutées il est vrai, souvent même en justice, il y a de plus en plus d'appartements. Avec la construction en cours du dernier terrain vierge du square, ils vont même dépasser, en nombre, celui des maisons. "C'est une tendance qui s'inscrit dans l'air du temps, raconte un deuxième copropriétaire. Et il y aura sans doute encore d'autres dérogations". Dans ces hôtels de maître, dont la taille varie entre 700 et 1000 m², les familles d'aujourd'hui se sentiraient perdues. Sans même parler des prix exorbitants.

La première dérogation, c'est le groupe d'assurances Generali qui en a bénéficié. "Les deux premiers immeubles du square, côté droit, étaient à l'abandon, sans preneur possible pour des biens de cette taille, ajoute-t-il. Generali en a fait 18 appartements revendus à la pièce (NdlR : mais que seulement 4 investisseurs se sont répartis) . C'était ça ou la dégradation totale des immeubles".

"Mais le ver était dans le fruit..." En face, le propriétaire de trois maisons a tiré sur la même corde. "Cheminées arrachées, clenches de porte subtilisées, frais colossaux à entreprendre." Plutôt que de les voir pourrir, squattées, les voisins ("que cela embêtait plus que le propriétaire") ont accepté le projet de créer, derrière les façades maintenues intactes, un complexe de huit appartements sur des sous-sols comprenant notamment une grande piscine et une salle de réception pour 200 personnes. "La copropriété a mis comme condition que les travaux soient suivis par son architecte. Pas question, en effet, qu'un geste malheureux mette les façades par terre." D'autres propriétaires sont, eux aussi, arrivés à leurs fins sans, cette fois, devoir laisser dépérir le bien.

Le "morcellement" est le premier sujet de discussion des copropriétaires à égalité avec celui des parkings. Ils sont rares dans la rue. Or, le nombre d'occupants augmente... "Dans les statuts de base de la copropriété, le square peut être clos, raconte ce propriétaire de longue date. Mais en pratique, les grilles n'étaient pas fermées. Le problème s'est posé quand l'impasse a servi de parking sauvage abritant moult voitures ventouses. Une barrière a alors été placée il y a une quinzaine d'années. Puis est intervenu un problème de sécurité et la question de la fermeture des grilles s'est posée. Il y a eu de très longues discussions en AG. Avec ses partisans, comme l'Otan, par exemple. Et ses détracteurs qui pensaient à leurs visiteurs et au fait qu'une grille peut tomber en panne. Mais il faut avouer que les grilles découragent les promeneurs... qui viennent faire un tour chez les riches, ce qui est agaçant". Le square a dès lors été définitivement fermé il y a 5 ou 6 ans. "Ce qui a rehaussé son côté exclusif et a attiré un public de Français, connaisseurs de pareils clos", dira cet expert. Aujourd'hui, il y a une sorte de règle de "gentleman's agreement" : on se gare seulement devant chez soi. "Bien sûr, ajoute-t-il, avant, on connaissait les voitures de tout le monde, mais maintenant, avec les locataires des appartements qui changent souvent (NdlR : tous les 4 ou 5 ans en moyenne), on peut moins facilement... déloger les coquins".

Dernière préoccupation immobilière des habitants : l'architecture. Il n'y a pas vraiment d'unité de style, d'époque ou de matériaux, mais l'éclectisme donne un résultat homogène. "La copropriété ne peut interdire de construire moderne, mais elle peut faire sentir que tout geste non harmonieux serait suivi d'une forte opposition."