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ENQUÊTE

D ans tout ce que j'ai lu, il n'y a rien de neuf si ce n'est des erreurs factuelles, des amalgames délibérés et donc une intention de nuire´. C'est par ces propos musclés que Jean-Pierre Hansen, le patron de Tractebel, a commencé sa conférence de presse organisée de manière impromptue le lundi 4 février 2002 pour réagir aux articles parus sur le dossier kazakh.

Il reste que si des articles sont ressortis ces derniers jours dans les journaux (c'est `De Morgen´ qui a mis le feu aux poudres), ce n'est pas un hasard. L'Isi (Inspection spéciale des impôts) est confrontée au refus du groupe énergétique belge de payer une taxe de 150 millions d'euros (6 milliards de francs) sur ce qu'elle considère comme des commissions secrètes. On assiste donc bel et bien à un bras de fer, la direction de Tractebel ne cessant de répéter que `les bénéficiaires´ des dites commissions sont `bien connus´.

Alors qui a raison? L'affaire est complexe. Même s'il est difficile de savoir à ce stade-ci dans quelle mesure des irrégularité ont été commises, il est en tout cas évident qu'en investissant au Kazakhstan, le groupe belge alors dirigé par Philippe Bodson s'est mis dans une situation difficile.

Tout commence vers la mi-1996 quand il acquiert trois centrales électriques que le gouvernement kazakh décide de privatiser. L'opération est menée par le grec Nicolas Atherinos, un des piliers d'EGI (la division internationale de Tractebel), lequel s'est avéré un fin négociateur notamment lors des investissements à Oman.

Mais en fait, ce n'est pas Tractebel qui prend l'initiative. Il est contacté par trois hommes d'affaires (Patokh Chodiev, Alexander Machkevitch et Alijan Ibragimov) notamment actifs dans la vente de minerais. Ce trio proche du président kazakh Noursoultan Nazarbaïev avait déjà joué un rôle clé dans la privatisation des ressources en métaux non ferreux. Tractebel achète donc Almaty Power Consolidated (APC) pour 15 millions de dollars.

L'exploitation de ces centrales ne se fait pas sans mal. L'hiver dans cette région d'Asie centrale est rude et les centrales sont dans un piteux état. Le faible niveau de vie de la population (revenu moyen d'environ 100 euros par mois) ne permet pas de faire monter les prix de l'électricité. Tractebel avait-il cru un peu trop naïvement le gouvernement kazakh qui s'était engagé sur une hausse des prix de l'électricité? Il est en tout cas contrarié par cette volte-face des autorités.

Jusqu'à ce moment-là, les ambitions de Tractebel s'arrêtent à l'électricité. Survient en mai 97 un coup de théâtre. L'entreprise argentine Bridaz en association avec les Russes de Gaspex abandonnent la concession gazière au Kazakhstan qu'ils avaient décrochée quelques mois auparavant. De nouveau, les `Kazakhs´ viennent sonner à la porte de Tractebel qui n'était pas vraiment candidat au moment de la première offre. Changement d'attitude place du Trône où l'on trouve cet investissement attractif. Ce sont au moins 8 000 km de `pipe´ haute pression qui sont cédés pour une durée de 30 ans. Philippe Bodson et Daniel Deroux, le numéro un d'EGI de l'époque, sont très enthousiastes. Ils y voient une opportunité de diversification du portefeuille d'EGI, qui devrait s'avérer rentable à long terme. Sous la pression du trio qui impose les mêmes conditions accordées au consortium russo-argentin, les contrats doivent être signés dans les 15 jours. Ces contrats comprennent 30 millions de dollars à payer à l'Etat pour la concession et des commissions de 55 millions de dollars. Les trois `partenaires´ ont en outre droit à une participation de 45 pc dans la société faîtière Intergas (dans l'électricité, ils ont aussi eu droit à une participation de 45 pc). On leur déroule le tapis rouge...

A quoi servent ces 55 millions? C'est là que l'affaire se corse. Tractebel répond que le bénéficiaire est la société Emery basée aux Bahamas derrière laquelle on retrouve le trio kazakh qui doit notamment servir d'`interface´ avec les autorités locales.

Le contenu des contrats sème un certain trouble. Ces 55 millions sont divisés en plusieurs tranches et payés par des différentes filiales de Tractebel (à Hong Kong, en Suisse, etc...) avec des justifications diverses.

Un exemple: une dizaine de millions de dollars couvre l'assistance dans le cadre d'une négociation pour résoudre le problème de l'utilisation de `pipe´ au Kirghiztan. `Or personne n'a jamais vu un Kirghize´, affirme Pierre Bocquet, l'ex-manager de crise dont la mission est interrompue plus tôt que prévu dans des circonstances assez troubles. Son accusation est même plus grave: `Tous les contrats sont antidatés de novembre 96´, affirme-t-il.

Une partie de l'argent a-t-elle été détournée? C'est évidemment une des questions clés. Elle est au centre d'enquêtes menées par les justices belge et suisse. La juge belge Françoise Roggen suit depuis un certain temps le trio kazakh qui fait valser les millions en Belgique. Elle tombe ainsi sur les commissions de Tractebel. Le dossier échoue chez le juge d'instruction bruxellois Jean-Claude Van Espen. Le juge suisse Daniel Devaud s'intéresse, lui, dans sa lutte contre le blanchiment, à l'ex-Premier ministre kazakh Kajegheldin. C'est ainsi qu'il découvre que 5 des 55 millions de dollars sont revenus dans `l'entourage´ de Tractebel via la société Derex (Irlande). Des soupçons pèsent sur Nicolas Atherinos.

Le groupe Tractebel, lui, n'a pas attendu ces découvertes pour prendre certaines mesures. En août 98, il se sépare de Nicolas Athérinos, l'homme clé dans toutes les opérations kazakhes. Il semble bien que ce fin négociateur parlant couramment le russe, ne respectait plus les règles du jeu et qu'il était passé dans le camp du trio kazakh. Trio qui en outre n'apportait plus le soutien nécessaire à Tractebel au Kazakhstan. Lors de la conférence de presse, Jean-Pierre Hansen reconnaît d'ailleurs que les `accords n'ont pas été respectés.´ Et quelle est la version de Philippe Bodson? `Je n'ai aucune précision à apporter par rapport à ce qui a été dit par Jean-Pierre Hansen´, souligne-t-il, tout en répétant qu'il assume à `200 pc´ les investissements au Kazakhstan, mais bien sûr pas les malversations. Connaissait-il le trio kazakh? `Selon mes souvenirs, je les ai rencontrés pour la première fois lors de la visite au Kazakhstan en avril 98 avec Jean-Luc Dehaene´.

Dans sa volonté de `remise en ordre´, Jean-Pierre Hansen engage en juillet 99 comme manager de crise pour le Kazakhstan Pierre Bocquet un ingénieur de 48 ans qui a fait ses armes dans des sociétés américaines. Le contrat prévoit de le payer 25 000 € par mois via sa société Lancaster.

Le contrat a une durée de 9 mois, mais il est interrompu en janvier 2000.

Chaque partie a sa version des faits. Pierre Bocquet dit qu'il a donné lui-même sa démission parce qu'il était `en désaccord avec les choix et certaines volte-face opérées par Tractebel´.

Tractebel, conseillé par Me Wtterwulghe, rétorque que Pierre Bocquet voulait vendre les actifs kazakhs à Gazprom pour 1 dollar et empocher quelques millions dollars... de commissions. Il en veut pour preuve l'argent déposé dans une société offshore Lavenham. Pierre Bocquet explique que cet argent devait payer différents intermédiaires chargés de revendre du gaz en Ukraine. Sans nier que les Russes ont essayé de le `corrompre´, il affirme ne pas s'être laissé tenter.

Pierre Bocquet, qui avait quasi carte blanche et a donc eu accès à beaucoup de dossiers confidentiels, est en tout cas devenu un homme encombrant qui, de surcroît, s'épanche sans compter auprès des justices belge et suisse. Tractebel a déposé une plainte contre lui. Tout comme d'ailleurs contre Nicolas Atherinos et contre X.

Une des remarques de Pierre Bocquet est de dire que certains contrats ficelés dans le cadre de l'exploitation de la concession de gaz se sont avérés catastrophiques. Tractebel accepte de se faire payer en gaz par Itera, la société qui a en exclusivité le transport du gaz pour le géant russe Gazprom. Pour transformer le gaz en dollars, Tractebel crée une société de trading Global Gas (suisse) où l'on retrouve le trio avec une participation de 45 pc. Et cette société a une filiale Energas (Suisse) où l'on retrouve... Itera pour 50 pc. Visiblement, Tractebel ne peut pas se passer de ses `partenaires´. Mais ce qui étonne Pierre Bocquet, ce sont les conditions de vente du gaz apporté par Itera. Des conditions totalement défavorables au groupe Tractebel. Ce qui, d'un côté, a été valorisé à 40 dollars est revendu à moins de 20 dollars. Du côté de Tractebel, on souligne qu'il y a eu un écart entre les prix du gaz pris en compte dans le business plan et les prix réellement obtenus. `Monétiser le gaz était une opération complexe.´

En avril 2000, Tractebel tire un trait sur les investissements kazakhs en les vendant pour environ 100 millions de dollars à Kaztransgaz, l'entreprise d'Etat qui s'occupe de transport de gaz. L'hémorragie financière est stoppée, mais pas les tracas.

Alors que faut-il penser de tout cela? Proche des milieux russes, Atherinos, qui est parti habiter en Grèce, est-il le seul cerveau de tous ces montages afin de défendre ses intérêts et ceux de ses amis kazakhs? Comment se fait-il que Tractebel n'a rien vu venir? A-t-il fermé les yeux vis-à-vis de quelqu'un qui avait l'avantage d'apporter beaucoup de business dans des pays pas faciles à approcher? Les différentes enquêtes devraient le préciser.

Ce qui paraît d'ores et déjà évident, c'est que Tractebel s'est vu acculé à négocier avec les Russes de Gazprom et d'Itera pour le transport de gaz. Et il est clairement sorti perdant de ce rapport de force. Mais le `Kazakhgate´ a aussi étalé au grand jour des `dysfonctionnements´ au sein de la société belge. Dès fin 1999, des audits ont été menés en interne et ont conduit à la suppression de certaines filiales, à la fin de plusieurs collaborations, au paiement de suppléments d'impôts et d'arriérés à la sécurité sociale. `Il s'agissait d'une remise en ordre dans un sens de rigueur´, a expliqué Jean-Pierre Hansen.

© La Libre Belgique 2002