Un exilé fiscal qui s’assume

Raphaël Meulders Publié le - Mis à jour le

Entreprise / Emploi

Le nom de son magazine, "Juliette et Victor", est un clin d’œil à sa propre histoire. " J’ai voulu rendre hommage à deux exilés célèbres, Victor Hugo et sa maîtresse Juliette Drouet qui, en 1851, ont fui les foudres de Napoléon III." Le "Napoléon III" d’Alain Lefebvre, 65 ans, a une autre parure. Il se nomme le fisc français. " Je suis un exilé fiscal, ou plutôt un ex-exilé, qui ne se renie pas. Je ne tire aucune gloire particulière à avoir échappé à l’impôt français, mais je n’en ai pas honte non plus. Je le reconnais volontiers : la motivation centrale de ma venue à Bruxelles, il y a six ans, a été d’échapper à la taxation sur la plus-value de cession de valeur mobilière."

Et pour cause : en vendant ses parts dans son groupe de presse (comprenant notamment le magazine "Côté Sud"), Alain Lefebvre a économisé des "centaines de milliers d’euros" sur le fisc français en se domiciliant à Bruxelles, dans les environs du huppé quartier du Châtelain. Mais, même s’il apprécie "énormément" la Belgique, l’ex-journaliste, aujourd’hui éditeur du magazine de savoir-vivre franco-belge "Juliette et Victor" (J&V), ne lâchera pour rien au monde sa nationalité française. "Je la garde et la garderai. Je ne comprends d’ailleurs pas trop la démarche de M. Arnault (NdlR : le patron français de LVMH dont la demande de naturalisation a été révélée la semaine dernière), puisque c’est la résidence qui détermine la fiscalité. Je pense que M. Arnault a des arrière-pensées. Il joue sans doute un coup d’avance en prévoyant un durcissement de la convention fiscale entre la France et la Belgique, qui doit certainement chatouiller le président Hollande."

Le phénomène d’exil fiscal des Français en Belgique, Alain Lefebvre le connaît parfaitement. Il en a même fait son fonds de commerce, puisque son magazine s’adresse, en priorité, à la communauté hexagonale, grandissante, de notre pays. "Depuis 5 ans, il y a un flux permanent d’arrivées. Mais attention aux clichés ! Tous les Français ne viennent pas en Belgique pour des raisons fiscales. D’ailleurs, les salariés ne sont pas spécialement bien traités dans votre pays. Mais il y existe une qualité de vie bien meilleure, sans compter les prix de l’immobilier : Bruxelles est trois fois moins chère que Paris. La Belgique n’a qu’un seul désavantage : son climat."

L’idée de "Juliette et Victor", dont le tirage frôle les 20000 exemplaires, est parti d’un constat. "Nous, les Français, arrogants, sûrs de nous et dominateurs, nous débarquons en Belgique comme dans un département français. Mais je me suis vite rendu compte que beaucoup de choses sont très différentes ici. Les mœurs, les horaires, même la langue n’est finalement pas identique. Le but était de faire découvrir toutes les facettes de votre plat pays à mes compatriotes."

Limité au départ à un lectorat français, J&V s’est depuis élargi. "On capte de plus en plus de Belges qui, grâce à nous, ont pu découvrir ce que la presse locale ne leur montrait jamais : les délices, les joies et les beautés de leur pays. Aujourd’hui, notre lectorat est à 50 % belge." Alain Lefebvre ne tarit jamais d’éloges sur sa ville d’adoption, Bruxelles, "une ville beaucoup plus jeune et dynamique que Paris". "Paris est d’une beauté incroyable, mais elle est monotone. Au contraire, Bruxelles est pleine de surprises qu’il faut découvrir en y flânant."

Depuis l’arrivée du parti socialiste au pouvoir en France, Alain Lefevbre a mis les bouchées doubles. "Notre hors-série, ‘Comment s’installer en Belgique’, a connu un énorme succès, rigole l’éditeur. On sent un frémissement très net. De nombreux Français nous posent des questions et pas que les plus fortunés, car personne ne sait où s’arrêtera cette volonté taxatoire. Mais beaucoup attendent encore que les dernières mesures de M. Hollande soient promulguées avant de prendre une décision définitive. Je pense qu’on va en voir encore pas mal débarquer ici". En cause ? "Le climat social, l’insécurité fiscale permanente et la rétroactivité de l’impôt en France."

Avec l’affaire Arnault, Alain Lefebvre, qui a des origines nordistes, a également dû répondre à de nombreuses sollicitations médiatiques venues d’outre-Quiévrain. "Certains ne comprennent pas mon geste. On me parle de patriotisme Cela me gêne, car j’ai malheureusement quelques ancêtres qui sont morts pour leur patrie, et ça, c’est du patriotisme. J’ai payé mille fois ce que j’avais coûté à la France quand j’y étais. Je ne suis pas redevable. On est en Europe et on a le droit se déplacer là où le climat fiscal est plus favorable."

Selon lui, il existe une "constante" en France, "peut-être due à la Révolution". "Les Français n’aiment pas les gens qui réussissent, les gens qui dépassent. C’est culturel, et cela n’existe pas en Belgique. En France, la dernière "population" que vous pouvez stigmatiser sans risque, ce sont les riches ou les patrons. Regardez la "Une" de "Libération" ce lundi (NdLR : "Casse-toi, riche con", en évoquant M. Arnault). On aurait mis ça au regard de la couleur de la peau de M. Arnault, de sa religion ou de ses mœurs sexuelles, le journaliste et le directeur de publication seraient en cabane." De son propre aveu, il y a "peu de chance" qu’Alain Lefebvre retourne un jour vivre dans son "vieux pays catholique qui n’aime pas l’argent". "Je préfère rester à un endroit où je me sens moins mal considéré", conclut-il. De fiscal, l’exil deviendra-t-il total ? Allons, allons, Victor Hugo est bien revenu, lui, un jour en France. Et couvert de gloire, de surcroît.

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