Entreprise

L'Agence du numérique et Startups.be ont réalisé le premier inventaire des start-up actives dans le secteur du numérique en Wallonie. L'étude, que "La Libre" révèle en primeur, dresse le profil des 325 start-up en activité et des 3.000 personnes qui y travaillent. Elle pointe aussi les lacunes de l'écosystème numérique wallon.

Les médias n’ont jamais autant parlé de start-up. Il n’est pas un jour sans qu’il soit question d’une levée de fonds, d’un "exit", de la création d’une jeune pousse ou de l’envol d’une pépite. La start-up est devenue tendance. Mais on est bien au-delà du simple effet de mode. Poussée par la révolution du numérique (et des nouvelles technologies qui y sont associées), la start-up fait désormais partie intégrante du paysage économique.

Dans ce contexte, certains écosystèmes - comme l’on dit dans le jargon entrepreneurial - ont pris une belle longueur d’avance. On pense à la Californie, avec sa célébrissime Silicon Valley. Plus récemment, l’Europe et l’Asie ont pris le relais, avec des locomotives comme Londres, Paris, Berlin, Singapour ou Shenzhen.

Et la Belgique ? Comme souvent, l’homogénéité n’y est pas de mise. La Flandre est montée à bord du train des start-up "tech" plus tôt que Bruxelles et la Wallonie. Une ville comme Gand, par exemple, a vu naître des start-up qui, aujourd’hui, font parler d’elles sur le plan international (Showpad, Teamleader…). Bruxelles a joué de son statut de capitale pour combler son retard. Les "FinTech" (à savoir ces start-up qui innovent dans le secteur financier), par exemple, y sont très actives.

Un écosystème wallon naissant

Il reste la Wallonie… On ne peut pas dire qu’elle a fait preuve de précocité en matière de développement d’un écosystème favorable à l’émergence de start-up dans le secteur du numérique. Il a fallu ainsi attendre la fin de 2015 pour que le gouvernement wallon se dote d’une véritable stratégie (Digital Wallonia). Depuis lors, la Wallonie a mis le turbo pour combler son retard en lançant de nombreux chantiers. On en citera deux : la création du fonds d’investissement public W.IN.G. et le programme d’accélération Startup Camp (dont la deuxième édition vient d’être lancée).

Si un écosystème wallon de start-up du secteur numérique est en train d’émerger, on ne disposait pas encore à ce jour d’une analyse objective sur les principales caractéristiques de cet écosystème. Combien y a-t-il de start-up actives dans le numérique en Wallonie ? Dans quels secteurs sont-elles actives ? Comment se financent-elles ? Font-elles appel à des structures d’accompagnement (incubateurs, accélérateurs…) ? Quelles difficultés rencontrent-elles ? Sont-elles actives à l’international ? Quel est le profil du ou des fondateurs ? Combien d’employés ont-elles ?

A la demande de l’Agence wallonne du numérique (AdN, qui est l’opérateur de la stratégie Digital Wallonia), Thibaut Claes, manager chez Startups.be et au W.IN.G., a réalisé le premier "Baromètre des start-up wallonnes du numérique" (Infos sur www.digitalwallonia.be/startups2017).

L’étude, réalisée au cours du premier semestre 2017, a porté sur les quelque 325 start-up du secteur du numérique répertoriées au sein de la base de données de Digital Wallonia. Ce chiffre est très fluctuant en raison de la grande volatilité régnant dans l’univers des start-up. Le taux d’échec ou d’abandon y est réputé très élevé. D’une semaine ou d’un mois à l’autre, les variations peuvent être importantes. L’étude Digital Wallonia/Startups.be a le grand mérite de donner un ordre de grandeur.

Des opportunités à saisir

Trois cent vingt-cinq, est-ce beaucoup ? Si on s’en tient aux données de Startups.be, c’est nettement moins qu’en Flandre (qui compterait environ 1 500 start-up dans le numérique) et légèrement moins que Bruxelles (de l’ordre de 400 start-up). Comme expliqué ci-dessus, la Flandre a pris quelques années d’avance. Le degré de maturité de son écosystème est plus élevé, avec plus de start-up, plus de "success stories", plus de capitaux à risque (publics et privés), plus d’efficacité et d’homogénéité dans les structures d’accompagnement (iMinds, Imec…).

Mais les choses bougent (enfin !) dans le Sud du pays et les "startupeurs" sont les premiers à le reconnaître quand on les interroge (lire ci-contre). Les porteurs de projets sont de plus en plus nombreux. Les universités et les Hautes Ecoles, par exemple, poussent davantage leurs étudiants et chercheurs à tenter l’aventure entrepreneuriale.

Comme on peut le lire dans l’étude, le "retard" de la Wallonie, conjugué à la volonté politique (au sens large du terme) de faire bouger les choses, apparaît, paradoxalement, comme un atout en raison des opportunités d’affaires qu’offre la montée en puissance du numérique dans tous les domaines de l’économie.

Provinces et secteurs

Le Brabant wallon et le "B2B" dominent

Sur le plan géographique, les disparités sont très marquées sur un territoire qui, pourtant, n’est pas spécialement étendu. Ainsi, sur les 325 start-up wallonnes du secteur du numérique, près d’une sur deux (44 %) est implantée dans le Brabant wallon. Seule la province de Liège (29 %) parvient à rivaliser. Plusieurs facteurs expliquent cette forte concentration dans le BW : la proximité avec Bruxelles; le rôle de moteur joué par Louvain-la-Neuve (UCL, DigitalBW…) et Mont-Saint-Guibert (Axisparc, Nest’up…). Les atouts de Liège sont académiques (ULg, HEC…) et économiques (Meusinvest, LeanSquare, The Faktory, WSL…).

© Startup.be

Sans véritable surprise (vu l’étroitesse du marché et la nature du tissu économique wallon), les start-up wallonnes sont très majoritairement (65 %) positionnées dans les produits ou les services aux entreprises (B2B ou "business to business"). Les quatre secteurs les plus représentés sont l’e-santé, le commerce, la finance et le jeu.

© Startup.be

Profil des startupeurs

Les fondateurs sont jeunes et expérimentés

Le baromètre livre le profil-type du fondateur de start-up dans le secteur du numérique en Wallonie. Près d’un fondateur sur quatre (23 %) avait moins de 26 ans lorsqu’il s’est lancé. On retrouve aussi 15 % d’étudiants ! Dans la majorité des cas, les créateurs de start-up ont toutefois entre 25 et 35 ans et ils sont plusieurs (de 2 à 4). La start-up créée par un seul fondateur est minoritaire (20 % du total). Un cas assez typique est celui d’amis d’études ou de collègues qui décident de créer une start-up ensemble. Les personnes ayant étudié l’informatique (23 %) ou l’ingénierie (28 %) constituent la plus grosse part des fondateurs. Près de 70 % d’entre eux avaient déjà une expérience dans le numérique avant de se lancer. L’étude évalue à 3 000 le nombre de personnes (fondateurs et employés) actives dans les start-up wallonnes du numérique. Les effectifs sont très inégaux entre start-up. Cela va d’une seule personne (le fondateur) à plus de 300 (cas d’Odoo). Les profils les plus recherchés sont les commerciaux, les développeurs et les "data scientists".

© Startup.be

Financement

Les start-up se tournent surtout vers le public

La question du financement est importante dans le cas d’une start-up. Partant de zéro, avec l’ambition d’innover et de croître rapidement, elle a souvent besoin d’investisseurs. L’étude met en évidence plusieurs caractéristiques qui, au regard de ce qui se fait chez nos voisins (France, Pays-Bas, Allemagne, etc.), apparaissent comme des lacunes. Ainsi, quand elles se financent, les start-up wallonnes du numérique lèvent des montants relativement réduits (78 % d’entre elles ont moins de 500 000 euros en capital) et le font majoritairement auprès d’institutions publiques (sous la forme de subsides, d’aides ou de prêts convertibles). Un tiers des start-up interrogées déclare toutefois ne pas avoir fait appel à un investisseur public (W.IN.G., Sowalfin…). Elles se tournent alors vers leurs proches ("friends, family&fools"), des "business angels" ou les banques. Certaines s’orientent aussi vers des fonds étrangers. Enfin, toutes les start-up n’ont pas le besoin de lever des fonds. D’après l’étude, c’est le cas de 25 % d’entre elles.

© IPM

Profil

La Wallonie manque encore de maturité

Quand on les interroge sur leur perception des avantages et des inconvénients de la Wallonie dans le domaine du numérique, les "startupeurs" wallons disent que l’image de la Wallonie change incontestablement depuis l’adoption de la stratégie Digital Wallonia en décembre 2015. Il n’en reste pas moins qu’il reste difficile de "rêver depuis la Wallonie", peut-on lire dans l’étude. Il manque encore des "success stories" permettant d’enclencher un cercle vertueux entre entrepreneurs, investisseurs et structures d’accompagnement (incubateurs…). Les start-up wallonnes du numérique éprouvent notamment des difficultés à dénicher des profils très spécifiques. Il manque aussi d’investisseurs privés. Les banques sont frileuses. Quant aux structures d’accompagnement (trop nombreuses, selon certains), la qualité de leurs services ne convainc pas tout le monde. On leur reproche, en particulier, de suivre trop de projets et un manque d’expérience entrepreneuriale ou de connaissance spécifique du secteur du numérique.

A savoir

Sources ? Le premier baromètre Digital Wallonia des start-up wallonnes du secteur du numérique se base sur une étude réalisée au premier semestre 2017. Elle comporte trois volets : l’analyse quantitative des données relatives aux plus de 300 start-up du numérique recensées par l’Agence du numérique et Startups.be; une enquête quantitative basée sur un formulaire auquel 73 start-up ont répondu; une enquête qualitative sur base d’interviews avec 16 patrons de start-up.

Start-up du numérique ? Sont considérées comme des start-up les "jeunes entreprises" qui sont à la fois actives avec un produit/service commercialisé (ou un business model) depuis moins de 10 ans, et qui ambitionnent un fort taux de croissance. Elles ont toute une existence juridique (ou sur le point de l’avoir). Seul le secteur du numérique a fait l’objet de ce baromètre. On retrouve de la santé, de la finance, du divertissement, des "places de marché"… En revanche, les "pure players" en e-commerce sont exclus.