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Embourbé dans une insurrection talibane, le Pakistan a longtemps rebuté les investisseurs. Karachi, la capitale économique, est le théâtre d’enlèvements crapuleux, avec une quinzaine de kidnappings cette année. Pourtant, depuis cinq ans, le principal indice boursier, le KSE 100, bat des records. Ces trois dernières années, il a bondi de 255 % à 40 000 points. Pour Saad Hasmi, chef analyste au fonds Topline Securities, cette performance n’a rien d’une bulle. " Après trois coups d’Etat militaire, le pays sort de l’instabilité. Le précédent gouvernement était allé au bout de son mandat de cinq ans en 2013. Vainqueur des législatives cette année-là, le gouvernement de Nawaz Sharif devrait achever le sien", explique-t-il avant d’ajouter : "Les attentats sont en chute libre depuis deux ans. Ensuite, l’annonce par la Chine d’un plan d’investissement pour la construction d’un corridor énergétique, routier et ferroviaire va doper la construction et l’énergie."

Les ménages consomment

Grâce aux transferts d’argent des expatriés et à la chute du prix du pétrole, la consommation des ménages tire la croissance, qui devrait atteindre 4,8 % cette année contre 4,5 % l’an dernier, au plus haut depuis huit ans. L’inflation est passée de 8,6 % en 2013 à 2,9 % en 2015. Signe du pouvoir d’achat de la classe moyenne, Nestlé, Bata et Colgate Palmolive figuraient dans le "Top 15" des meilleures performances du KSE 100 en 2015. Elles affichaient l’an dernier une hausse de 5 à 7 % de leur chiffre d’affaires avec une marge opérationnelle de 12 à 14 %.

"Les investisseurs ne s’intéressent pas au Pakistan à cause des violences qui font la "Une". Mais cela n’empêche pas plusieurs entreprises locales d’être bien gérées", explique Mark Mobius, qui gère un important portefeuille de titres de sociétés pakistanaises depuis vingt ans au sein du fonds américain Franklin Templeton Investments.

Dans ce contexte, le 14 juin, la société d’analyse financière MSCI a décidé d’intégrer le Pakistan dans son indice des pays émergents. MSCI a justifié sa décision en soulignant que les autorités de régulation avaient mis en œuvre des réformes pour accroître les liquidités et mieux encadrer les transactions. Signe d’une plus grande transparence, en 2014, la place de Karachi a instauré un site Internet dénommé Pucars dont l’accès est réservé aux investisseurs et sur lequel les entreprises cotées doivent déposer, entre autres, leurs informations financières et les dates de réunion de leur conseil d’administration.

Blanchiment, délits d’initiés…

Malgré tout, la Bourse de Karachi traîne une réputation sulfureuse. L’envolée boursière a commencé en 2012 quand le gouvernement a autorisé les investisseurs à acheter des actions sans justifier l’origine de leurs fonds. Une aubaine qui a permis aux hommes d’affaires et aux trafiquants de blanchir leur argent. La loi a pris fin en 2014. Délits d’initiés et manipulations de cours sont monnaie courante à cause d’une réglementation qui peine à s’appliquer. La SECP, la commission des opérations de Bourse, réalise peu d’enquêtes : dans son dernier rapport annuel, elle indiquait avoir conclu trois investigations en 2015.

Fiscalité ultralégère

L’amélioration de la situation économique ne doit pas faire oublier les faiblesses structurelles. La pression fiscale, à 12 % du PIB, est une des plus faibles du monde. Les pénuries d’électricité persistent. L’investissement est insuffisant pour créer assez d’emplois quand trois millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. L’armée monopolise des pans entiers de l’économie, de l’immobilier aux travaux publics en passant par la finance et l’agriculture, avec à la clé, une corruption endémique. Pour Mark Mobius, "outre des réformes, il faut que le Pakistan poursuive ses efforts dans la lutte antiterroriste afin que le climat de sécurité se pérennise. C’est le seul moyen d’attirer les investisseurs".