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La Banque centrale européenne se voit contrainte de réagir jeudi à l'envolée de l'euro provoquée par les propos de Washington en faveur d'un dollar faible, une sortie abrupte qui attise les craintes de guerre monétaire.

Jusqu'à mercredi soir, l'institution de Francfort se préparait à une réunion tranquille, marquée par le maintien de ses taux directeurs au plus bas et la poursuite de son vaste programme de rachat d'actifs - dit "QE" - à un rythme de 30 milliards d'euros par mois jusqu'en septembre.

Mais c'était compter sans Steven Mnuchin, le secrétaire américain au Trésor, qui a crûment affirmé lors du Forum économique de Davos qu'un "dollar plus faible" était "bon" pour les Etats-Unis puisqu'il favorise "le commerce et les opportunités".

Non seulement cette déclaration rompt avec des décennies de discours américain vantant le "dollar fort", mais elle a immédiatement fait chuter le billet vert, poussant l'euro au plus haut depuis trois ans, au delà de 1,2415 dollar.

Pour la BCE, qui s'interdit ce type de communication fracassante, la partie est complexe: elle n'est pas censée commenter le niveau de l'euro, qui ne figure pas dans son mandat, mais la monnaie unique influe directement sur l'inflation, soit son principal objectif.

'Limiter les dégâts'

Or la remontée de l'euro, ces dernières semaines, baisse mécaniquement les prix des importations et vient encore freiner l'inflation en zone euro, toujours loin du niveau "proche mais légèrement inférieur" à 2% visé par l'institution monétaire. Un facteur de nature à retarder le retrait prévu par la BCE de mesures de soutien à l'économie de la zone euro.

Cela a déjà poussé Mario Draghi, le président de la BCE, à laisser dans le flou le calendrier des prochains tours de vis monétaire, soit l'abandon du "QE" suivi, "bien après", par un premier relèvement de taux.

Mais avec les propos de Mnuchin, il s'agit maintenant pour le banquier italien "de limiter les dégâts" en évitant d'alimenter les spéculations sur l'évolution du marché des changes, estime Rob Carnell, chef économiste de la banque ING.

"Je ne pense pas que l'euro a dépassé le +seuil de douleur+ de la BCE, probablement situé autour de 1,25 dollar", mais "jeter de l'huile sur le feu" avec une déclaration trop "haussière" sur la politique monétaire "serait contre-productif", poursuit M. Carnell.

Frederik Ducrozet, de Pictet Asset Management, juge pour sa part sur Twitter que Mario Draghi devrait "réintroduire d'une façon ou d'une autre" ses déclarations de septembre selon lesquelles "la récente volatilité du marché des changes représente une source d'incertitude qui nécessite d'être surveillée".

Au-delà des déclarations visant explicitement l'euro, la sortie de Mnuchin conforte surtout le président de la BCE dans son intention de dissiper les attentes d'un resserrement monétaire plus rapide que prévu.

D'abord le QE

M. Draghi fait en effet figure de chef de file des "colombes" de la BCE, partisans de garder une politique très accommodante tant que l'inflation ne paraîtra pas en mesure de rejoindre l'objectif de l'institution.

Dans l'autre camp, rangés derrière le patron de la Bundesbank Jens Weidmann, les "faucons" veulent resserrer plus vite les vannes du crédit, compte tenu des multiples signes de croissance soutenue en zone euro.

D'ordinaire feutrée, cette bataille au sein du conseil des gouverneurs a filtré dans le compte rendu ("minutes") de la dernière réunion de la BCE de décembre, semant le trouble sur les marchés.

Mais "la crédibilité de la BCE doit être préservée", souligne auprès de l'AFP Michel Martinez, chef économiste à la Société Générale, pour qui M. Draghi devrait "clarifier les choses" face à la presse à partir de 13H30 GMT.

Une chose semble certaine, "la BCE voudra d'abord en terminer avec le QE, puis marquer une pause, enfin remonter ses taux. Cette séquence est gravée dans le marbre", estime M. Bokobza. Tout l'enjeu des mois à venir portera sur la vitesse d'exécution de ce plan.