Entretien avec Greg Page, le Néo-Zélandais de service

Par Alain Lorfèvre

Venu présenter son premier film, « The Locals », le réalisateur néo-zélandais Greg Page a forcément attiré l’attention : quand on se souvient que le réalisateur de la trilogie du « Seigneur des Anneaux » y a débuté sa carrière en faisant des films d’horreur à petit budget, on se demande ce qu’a dans le ventre la nouvelle génération de réalisateurs des Antipodes.
Ayant début dans l’animation, formé à l’école du clip et de la pub, Greg Page a déjà le mérite d’éviter
dans son premier film les travers du genre : pas de montage saccadé et d’effets visuels gratuits. « The
Locals » suit plutôt un film lent et prend le temps de laisser ses personnages exister, notamment Paul
et Grant, les deux protagonistes, deux copains partis en ballade pour faire du surf et se perdant, de
nuit, dans le Waitaco où ils se retrouvent pourchassés par d’étranges fermiers locaux.
Faux « survival » virant au film de fantômes, il joue avec les codes du genre, révélant un réalisateur
bouffeur de B-movies et de films de genre. Ce qui lui donne les défauts de ses qualités : les
habitués du genre y sentiront vite où l’on veut en venir même si Page réserve une bonne
surprise aux trois quarts du métrage. Reste que le tout fonctionne et que les ambiances
nocturnes sont parfaites. Jouant des contraintes budgétaires inhérentes à ce type de premier
film, il utilise parfaitement l’unité de temps et de lieux et exploite correctement un casting
limité.
Présent à la projection publique, Page a pu apprécier l’impact positif de son film sur le
public du festival. Enthousiaste et gonflé à bloc, le gaillard a de surcroît profité de sa
première visite en nos contrées pour faire la tournée des bars avec l’équipe du
festival jusqu’aux petites heures. Ce qui ne l’a pas empêché le lendemain de
répondre à nos questions, bon pied, bon oeil.

Alors comment vous sentez-vous après l’épreuve publique ?

Le public a commencé par crier et réagir durant la projection de « The
Locals ». Puis il s’est tu. J’ai cru que c’était mauvais signe. Mais après
on m’a dit que si le public ne réagissait pas, c’est plutôt un
compliment. Par la suite, beaucoup de spectateurs sont venus me
voir pour me parler du film et ils avaient l’air d’avoir passé un bon
moment. C’était très rassurant pour moi.

Je suppose que c’est votre premier séjour en Belgique.

Oui. Je connais d’ailleurs très peu l’Europe. J’ai présenté mon film au Festival de San Sebastian en
Europe et il y a quelques années, j’ai fait un voyage pour un festival à Zagreb.

Votre film arrive précédé d’une bonne réputation. D’où vient-elle ?

Les réactions sont effectivement très positives, surtout en Europe. Beaucoup de distributeurs semblent intéressés, ce qui me réjouis. En venant, j’ai d’ailleurs fait une halte à Los Angeles où le distributeur Anchor Bay a acquis les droits pour les Etats-Unis, ce qui est génial pour moi. En Angleterre, les échos sont très positifs aussi. Au Mifa à Cannes, il a aussi très bien marché. Enfin, être présent dans un festival comme celui-ci est précisément très important, parce qu’on y trouve les fans de ce genre de film et qu’ils contribuent à faire la réputation d’un film s’ils l’apprécient.

Vous êtes vous-même évidemment un fan de ce genre de film.

Tout à fait ! Depuis que j’ai dix ans, je regarde des films d’horreurs ou fantastiques. Le premier film du genre que j’ai vu était « L’Exorciste ». J’étais terrorisé. Pour mon premier film, je voulais évidemment rester dans un genre qui m’est familier.

Quels sont vos réalisateurs ou films préférés ?

« La Nuit des morts-vivants », évidemment, et ses suites. Quand j’ai été invité ici et que j’ai vu que George Romero serait présent, j’ai fait : « Whouaaaa ! » Vous imaginez ma déception quand je suis arrivé et qu’on m’a dit qu’il avait annulé. Heureusement, j’ai rencontré Stuart Gordon – il était à la projection de mon film et m’a dit qu’il avait aimé, il m’a aussi fait quelques critiques constructives. Son « Re-Animator » est aussi un de mes films-cultes. « Evil Dead » de Sam Raimi est mon numéro trois. Et je dois bien sûr citer Monsieur Peter Jackson parmi mes réalisateurs favoris.

Celui-ci a donné une visibilité importante au cinéma néo-zélandais. Est-il aujourd’hui plus facile de monter un projet de premier film dans votre pays ?

Je crois que faire un film reste une entreprise difficile n’importe où. Mais c’est vrai que nous avons un peu plus d’opportunité en Nouvelle-Zélande. Nous avons une Commission du film qui aide très bien les réalisateurs avec des fonds assez importants. Et dans un pays de quatre millions d’habitants, il n’y a pas beaucoup de concurrence. Pour monter mon film, je n’étais sans doute en concurrence qu’avec une cinquantaine de personnes. Aux Etats-Unis, j’aurais des milliers de concurrents. La difficulté vient après, quand il s’agit d’exister au plan international.

Quel est le mode de fonctionnement de votre Commission du film ?

En général, il faut déjà avoir quelques courts métrages derrière soi. Le premier court métrage est généralement fait de façon autonome. En ce qui me concerne, j’avais fait un film d’étude en pâte à modeler qui a remporté un prix au Festival du film d’Auckland. J’ai pu ensuite refaire ce film de façon plus professionnelle avec une aide de la Commission du film. J’ai fait ensuite un deuxième film et j’ai commencé une carrière comme réalisateur de clips et de publicités. Mon producteur m’a ensuite proposé de présenter un script pour un long métrage. On en a parlé à la Commission et ils m’ont demandé de le retravailler, ce que j’ai fait. Au total, nous avons eu trois rencontres et j’ai développé le film pendant deux à trois ans au total.

C’est assez surprenant de voir un tel film financé par une Commission d’Etat, non ?

Oui. La Commission en Nouvelle-Zélande est habituellement assez « traditionnelle » dans ses choix. Elle recherche plutôt des films qui sont « culturellement » néo-zélandais, où l’on adapte des auteurs nationaux, où l’on parle de l’histoire du pays, des racines maori, etc. Pour « The Locals », c’était plus délicat car l’histoire pourrait avoir lieux n’importe où dans le monde. J’ai dû en fait prendre l’argument inverse pour les convaincre et leur dire
qu’une sorte de road-movie fantastique pouvait aussi se passer en Nouvelle-Zélande... et être crédible
pour autant.

La séquence générique du film montre ces magnifiques paysages que le monde entier a découverts
dans « le Seigneur des Anneaux ». Et vous vous autorisez une blague quand l’un des deux
protagonistes explique que sa copine l’a plaqué parce qu’il n’a pas aimé le film. C’est de
la provocation ?

(rire) Waitaco a servi en partie de décor au « Seigneur des Anneaux ». Le décor d’Hobbitville
se trouvait dans la région. « Le Seigneur des Anneaux » a, comme partout, été un immense
succès en Nouvelle-Zélande. Pratiquement tout le monde dans l’industrie du cinéma en
Nouvelle-Zélande a touché de près ou de loin aux films. Beaucoup d’acteurs y ont
participés. Ne pas aimer « Le Seigneur des Anneaux » en Nouvelle-Zélande, c’est
inconcevable, c’est presque anti-patriotique. En sortant d’une séance, j’ai dit à des
amis que je n’avais pas adoré. Et tout le monde s’est retourné sur moi, effaré.
J’ai cru que j’allais être lynché ! J’ai voulu faire un clin d’oeil à ça. En
Nouvelle-Zélande, la phrase a fait beaucoup rire. Je ne sais pas si Peter
Jackson l’a vu. J’espère qu’il ne m’en voudra pas !

Détail intéressant : pour vos effets spéciaux vous n’avez utilisé aucun
effet numérique mais de l’animation en stop-motion traditionnelle.

C’est d’abord une question de budget. Je savais en commençant à
écrire le film que je n’aurais pas un budget énorme et que je devrais
me débrouiller avec les moyens du bord. Ayant commencé ma carrière
dans l’animation traditionnelle et connaissant l’image par image, j’ai donc conçu
les scènes en tenant compte de cette technique. J’ai d’ailleurs testé certains effets
dans la phase préparatoire du film en réalisant des clips pour des groupes rock
néo-zélandais. J’ai dû apprendre au département artistique de l’équipe comment faire car ce
genre de techniques commence à disparaître ! J’ai d’ailleurs eu des surprises auprès du public.
Les jeunes fans de films d’horreurs ne sont plus habitués à ce genre d’effet. Ils voient des effets
numériques tout le temps. Lors de la première, une jeune fille de 15-16 ans est venue vers moi et m’a dit :
« le meilleur dans le film, ce sont les effets spéciaux. Vous avez fait ça en images de synthèses ? » C’est le meilleur compliment que j’ai eu ! Je crois qu’en l’occurrence, indépendamment du problème financier, ce genre d’effet correspond bien à l’aspect organique des choses que l’on montrait. A la fin du film, lorsque le pont disparaît, c’est vraiment de l’artisanat à l’ancienne : on a d’abord filmer la rivière sur place, on a mis des marques sur la bobine, on est retourné en studio où on a construit une maquette du pont en balsa, et image par image, en surimpression sur la bobine, on a filmé la destruction du pont. Là aussi, des tas de gens ont cru qu’on avait utilisé une nouvelle technique d’images de synthèse ! J’en suis assez fier.

D’où vous est venue l’idée du film ?

Je viens d’une ville qui s’appelle Hamilton où je jouais dans un groupe rock. Ayant déménagé à Auckland, j’ai voulu continuer à jouer dans le groupe. Je faisais donc chaque semaine le voyage vers Hamilton, parfois de nuit. Pour varier les plaisirs, il m’arrivait de prendre des petites routes de campagne à travers la province de Waitaco, où l’on a tourné le film. C’est une région où l’on raconte beaucoup de légendes sur des événements du passé, des guerres tribales entre Maori. On sait qu’il y a beaucoup de cimetières tribaux dans ce coin. Il y a aussi une rivière associée à une divinité matriarcale où des hommes venaient se noyer en sacrifice. C’est donc un lieu que l’on pourrait dire peuplé de légendes et de fantômes. Un jour, j’ai vu dans le brouillard trois adolescents sur le bord de la route. Ils ne faisaient pas de stop, ils étaient immobiles et se sont contentaient de me regarder quand je suis passé. Nos regards se sont croisé, comme ça, un peu au ralenti, comme dans un film. C’était très étrange. Et j’ai commencé à imaginer : et si ces gars n’étaient pas là ? Ou s’ils étaient liés à un bout de terre où le cercle naturel de la vie ne s’applique plus, parce qu’il s’y est passé trop de choses horribles dans le passé... Tout est parti quand ça. J’ai mûri le projet durant un an avant de commencer à écrire.

Est-ce que le fait que tout se passe de nuit, avec finalement très peu de décors visibles, est aussi une question de budget ?

Je voulais rendre cette sensation d’isolement qu’on est en voiture, de nuit. Vous ne voyez que ce qui est devant vos phares et de part et d’autre de vous, c’est la nuit d’encre. On a aussi voulu s’autoriser une petit gimmick au niveau de l’éclairage : faire comme si le public, dans la salle, était lui-même en voiture et éclairait, de son point de vue, chaque scène avec ses phares. Cela donne un peu un côté pièce de théâtre à l’ensemble.

Votre prochain film sera toujours dans la même veine ?

Je travaille dessus pour l’instant – je suis en train d’achever le script. Ce sera dix fois plus sanglant. Il y aura un meurtre toutes les dix minutes. Ce sera très différent de « The Locals » mais je crois que le public du festival de Bruxelles devrait adorer si j’en juge par ses réactions.

Et quand vous reverra-t-on pour le présenter ?

Donnez-moi deux ans pour y arriver. Mais je reviendrai ! C’est trop génial d’avoir un public aussi réactif aux films !