LES FEMMES
NOURRIRONT L’AFRIQUE
Créée suite à un appel de la FAO (Organisation des Nations Unies
pour l’alimentation et l’agriculture),
SOS FAIM fête cette année
son quarantième anniversaire. Présente au Sénégal depuis
plus de vingt ans, SOS FAIM participe aux combats conduits par
les associations paysannes pour leur reconnaissance et soutient
l’action des femmes. Reportage dans la région de Louga
sur la question de l'arachide.
Depuis l’époque française, l’arachide est la culture principale du Sénégal, premier producteur
mondial jusqu’en 2001. Répandue dans le quotidien de centaines de milliers de
familles, l'arachide fut comme le pétrole en Arabie ou le cacao en Côte d’Ivoire le moteur
du développement du pays. Depuis le milieu des années 80, face à la chute des cours et
aux baisses de production, l’État sénégalais s’est progressivement désengagé de la filière
arachidière. Menée de manière anarchique, la libéralisation du secteur pousse des milliers
de petits producteurs à s’organiser au sein d’organisations paysannes. Davantage responsabilisées,
plus entreprenantes, les femmes occupent une place nouvelle au sein des
villages. Il y a une quarantaine d’années, Louga était un des symboles de la richesse produite
par la culture de l’arachide, à l’époque, première industrie du Sénégal. Avec sa gare,
ses écoles, son quartier résidentiel et différents sièges administratifs, avec les premières
routes goudronnées de la province, la ville semblait avoir l’avenir tracé. À une heure de
Saint-Louis, elle était la porte d’entrée du royaume de l’arachide : au-delà, vers le sud-est,
sur des centaines de kilomètres, commençait le bassin arachidier qu’exploitaient plus de
700 000 familles. Malick Sow se souvient de sa jeunesse avec nostalgie : « Papa était cheminot,
et je ne peux pas penser à lui sans me rappeler de bons souvenirs », dit-il, évoquant
les hangars remplis et les convois en partance pour Dakar. « L’arachide n’offrait certainement pas une vie facile, mais elle permettait de vivre et donnait l’espoir. »
Introduite en Afrique au début du 18e, produit par excellence de l’exploitation coloniale française
au Sénégal, l’arachide s’est glissée au coeur de la culture rurale. « Lorsqu’approchait
la NAVATANE – le temps de la récolte – , les Dakarois revenaient. Si la récolte était
médiocre, le pays mangeait peu, l’on se mariait moins et les naissances baissaient. Par
contre, si elle était bonne, je vous laisse devenir l’ambiance. » Étalée de septembre à
décembre, la récolte voyait s’amonceler des tas d’arachides parfois hauts de dix mètresà l’entrée des villages. Le ramassage et la commercialisation étaient pris en charge par
l’autorité coloniale tandis que quelques centaines de kilos restaient dans les villages
pour les besoins familiaux et la préparation de la nouvelle saison.
À son indépendance, le Sénégal s’inspira d’un même modèle d’encadrement. Une société
fut créée, la Sonacos (Société nationale de commercialisation des oléagineux du
Sénégal), contrôlée à plus de 80 % par l’État. Elle était chargée de la transformation et de
la commercialisation de l’arachide tandis que la Sonagraines, sa filiale, avait pour mission
l’approvisionnement en semences, la collecte des récoltes et leur acheminement vers les
usines de trituration. Yero Ali Saw, ancien économiste au B.I.T, Bureau International du
Travail, participa à l’aventure. « Reprendre cet encadrement était une nécessité. Comme
les cours étaient élevés, notre développement fut axé sur cette monoculture. C’était
optimal : nous produisions de 800 000 à 1 000 000 de tonnes par an. Le secteur de
l’arachide a d’ailleurs traversé les sécheresses des années 70 sans souffrir. L’élevage a
dépéri, pas l’arachide.»
Un mouvement de libéralisation engagé depuis 20 ans
À partir du début des années 80 toutefois, le secteur subit les conséquences des chocs
pétroliers. La valeur de l’arachide chuta, l’encadrement s’avéra plus lourd à supporter.
Le Sénégal décida alors de réformer cette filière, privatisant certains outils. « Il y avait des
lourdeurs, c’est certain. Le mouvement commença doucement, mais ce fut comme une
vague de fond de plus en plus difficile à supporter par les paysans non préparés aux
changements. Les deux dernières années ont été terribles », ajoute l’économiste, sidéré
d’entendre aujourd’hui parler du démantèlement complet de la filière arachidière.
Plein de vie autrefois, le quartier de la gare de Louga est aujourd’hui calme, désert de passagers et de marchandises. Personne ne se souvient exactement du mois ou de l’année
où la ligne Dakar-St Louis s’est arrêtée. « Au moins trente ans », assure un chauffeur
de taxi intrigué par mon intérêt. Les quais sont squattés par les chèvres, les voies mangées
par le sable et les ordures. Si l’on s’en éloigne, Louga n’a pourtant rien de triste ni de
sinistre. Son marché s’étale sur plusieurs ruelles. Carottes, oignons, jujube, oseille, racines
de manioc, mil, menthe, tomates, fleurs de pisab sont les produits de saison et, bien sûr,
les arachides décortiquées et le poisson arrivé de Saint-Louis.
« Ici, personne ne mangeait le poisson à Louga », rigole Maïté Bongewat, la vendeuse.
Avec trois autres femmes de Sakha, un village voisin, elle est partie la veille en car rapide
(taxi-brousse) jusqu’à Saint-Louis. Le petit groupe y a passé la nuit, et chaque femme a
acheté 50 kilos de poissons et la glace qu’elles ont ramenés à l’aube. « Un poisson vaut
50 Fcfa à Saint-Louis ; je le revends entre 100 et 150 Fcfa la pièce. (ndb : 1 € = 656 fcfa) »
Les transactions doivent être conclues avant treize heures car les commerçantes ne disposent
pas de glacière. « Certains acheteurs le savent et attendent pour casser les prix »,
intervient sa voisine, informant qu’au pire, « elles ramèneront le poisson au village pour que
tout le monde en mange, même les Peuhls ».
Paysans désemparés, usines à l’arrêt
Jusqu’en 2002, l’ancienne unité de pressage, au Sud de la ville, employait 500 femmes
pour le décorticage des arachides. Ce matin, une dizaine de journaliers seulement attendent
l’éventuelle embauche. « Je vais leur répéter qu’il n’y a pas d’embauche alors qu’il
a un mois, je leur avais promis du travail. Mais que voulez-vous que j’y fasse », commente
Ahmedou Niang, responsable de l’unité locale de la Sonacos (Société nationale
de commercialisation des oléagineux du Sénégal). « Nous espérions récupérer cette
année 15 000 tonnes d’arachide. Nous en avons le tiers. Voilà deux ans que l’usine està l’arrêt. Sans un minimum de matière première et de garantie, je ne peux la faire tourner. »
N’annonce-t-on pourtant pas une bonne récolte ? « Effectivement, mais l’arachide ne
rejoint plus nos unités de traitement. Depuis le démantèlement de la Sonagraines en 2001
la Sonagraines, c’est la pagaille. » Poussée par les donateurs internationaux, l’Union
européenne et le FMI, le gouvernement sénégalais octroya alors les attributions de la
Sonagraines à des opérateurs privés. « Avec le privé, c’est évidemment une autre histoire.
Pour gagner plus d’argent, certains opérateurs ont joué la spéculation, attendant
le dernier moment pour collecter au prix le plus bas et revendre à l’usine au prix le plus
haut ; d’autres ont collecté avant de disparaître dans la nature sans payer aux producteurs
leur dû. Dans certains villages, l’arachide ne fut pas enlevée. » Sur les quatre unités
industrielles que compte la Sonacos, seules deux unités ont tourné en 2003 et en
2004, en partie avec du colza importé pour nourrir le marché local.
Arrivée des bana, bana
La désorganisation est très profonde car les bana bana, profitant de ce désarroi, ont
réveillé leurs propres réseaux afin de s’accaparer le circuit. Ces bana bana sont des
commerçants mourides installés dans la ville sainte de Touba, une ville aux rues larges,
asphaltées et propres, assez différente des villes africaines de la région. Les entrepôts
sont installés au coeur de la ville, autour de la mosquée. Comme partout au Sénégal,
sous les portraits du marabout fondateur et les phrases exhortant aux bienfaits du travail,
l’accueil de l’étranger y est chaleureux et animé, même si celui-ci se montre curieux.
« Il n’y a rien d’illégal à aider des paysans dans la misère », affirme Cheickh Dieng. Ce
commerçant mouride a acheté le jour de notre visite 55 tonnes ; ses magasins affichent
un stock de 835 tonnes. Il peut acheter jusqu’à 250 Fcfa le kilo, soit 50 Fcfa de plus que
le cours officiel. « La différence entre moi et la Sonacos, c’est que je connais le monde
paysan. Le bana bana sait le prix de la sueur, la Sonacos exploite le monde rural », dit-il.
Que compte-t-il faire de toutes ces tonnes d’arachide ? « Attendre, les cours remonteront.
Nous vendons en Mauritanie à des prix intéressants. »
Pour son voisin, Cheikh N’Gueye, le commerce fonctionne sur Touba car « les paysans
ont financé des corps qui ne se fatiguaient pas. » Bien organisée, la communauté mouride
ne rassure pourtant pas l’ensemble du monde paysan. « Les bana bana sont venus
nous voir, mais nous refusons de travailler avec eux », explique Bab Gueye, trésorier de
la Fapal (Fédération des agriculteurs producteurs d’arachides de Louga). « Beaucoup de
nos membres sont mourides, mais le combat de notre association paysanne est de
prendre la gestion de la filière. On dit qu’un tiers de la récolte a atterri à Touba. C’esténorme, mais que sont devenus les deux autres tiers ? » Certains, sans doute, ont participé
en janvier dernier à cette marche sur Dakar pour manifester leur colère et réclamer
des politiques susceptibles de réduire la pauvreté en milieu rural. « C’était la première
fois dans l’histoire du Sénégal », reprend Malick Sow, Secrétaire général de l’organisation
paysanne. « Les paysans ont brisé l'image de l’être passif qu'on leur attribue. La marche
s’est déroulée dans le calme, mais il faut comprendre que le jour où leur colère s’exprimera,
les dégâts seront plus importants que ceux de la catastrophe du Joola. » « Les mentalités
changent et les paysans perdent leurs réflexes d’assistés. Le développement de notre
association en est la preuve », continue le secrétaire de cette organisation créée au
début des années 90. Elle réunit aujourd’hui 1700 producteurs établis dans une trentaine
de villages de la région. « Notre rôle est la gestion de l’arachide, bien entendu, mais la
fonction d’une organisation paysanne dépasse ce cadre : nous revendiquons la reconnaissance
du paysan. Nous en avons assez qu’il soit considéré comme l’analphabète
incapable de se prendre en charge. »
Jour de fête
Aujourd’hui 4 mars, dans tout le pays, on célèbre la tabaski, la grande fête rappelant le
sacrifice d’Abraham. Pour la célébration, chaque père de famille doit tuer un mouton.
Beaucoup se sont rendus au marché de Kerbalo, pour acheter une bête aux Peuhls. Un
mouton coûte vite 40 000 Fcfa. « Une fortune », continue celle-ci, « mais il n’est pas
question de manquer à ses devoirs. Beaucoup préfèrent se priver avant et après pour
respecter la tradition. » Fode Ndiaye, Président de la Fapal, nous a invités pour l’occasion.
Il est seize heures quand je rejoins Cici, au village depuis le matin pour suivre la préparation
du couscous. Nous rencontrons le président dans sa chambre, assis sur son lit.
C’est un homme d’une soixantaine d’années, imposant dans son boubou bleu. Il a
douze enfants, dont sept garçons, tous cultivateurs. Invité il y a quelques années à la
Foire de Libramont, il y fut impressionné par la taille des bêtes et le vert des prairies
d’Ardennes. Il faut l’entendre relater l’expérience, mélangeant le wolof et les mots de
français qu’il connaît. De temps en temps, une tête passe dans l’encoignure de la porte,
un vieux un rien curieux venu saluer, et tous éclatent de rire des aventures.
Cici a suivi la préparation du couscous commencée la veille. « Les femmes du village se
sont occupées de la viande qu’elles ont découpé en petits morceaux tout en discutant.
Après trois heures, une énorme mama, cliché de l’Africaine, est entrée et a pris les choses
en main, expliquant aux jeunes comment s’y prendre. Tout cela en riant. La mère travaillait
assise sur le sable, assez fière de me montrer les légumes, les dattes, le manioc, le mil et
les haricots blancs. Plus on avançait, plus d’autres femmes arrivaient, habillées comme
des reines. Elles étaient quinze à la fin et voulaient que je photographie Ousmane, le plus
jeune fils de la famille, un gamin de trois ans »
La Sonacos revient aux paysans
Vers dix-sept heures, le président propose de s’asseoir dans la cour. D’autres anciens
du village viennent nous saluer, l’écoutent et questionnent. Le frère aîné du Président me
raconte avoir débarqué à Toulon avec de Gaulle, puis se plaint d’une pension trop
maigre, non indexée depuis un demi-siècle. Revenus de la ville pour la fête, des adolescents
sapés mode locale viennent aussi nous saluer. « La Sonacos revient aux paysans», insiste Fode Ndiaye. « Nous sommes capables de la faire tourner. On parle de
mauvaise pluviométrie, de sols de plus en plus pauvres pour expliquer nos mauvais rendements,
mais on oublie de dire que nous avons toujours rempli nos obligations. Si nous
avions les graines d’autrefois, les rendements seraient meilleurs. La technologie existe,
elle nous a rendu de fiers services autrefois, qu’elle revienne à notre secours. Pourquoi
l’État a-t-il supprimé les instituts de recherche. L’arachide a fait ses preuves au Sénégal
et continuera de le faire si on nous permet de travailler. » Le soleil décline, le ALLAH
AKBAR du muezzin appelle à la prière. On nous offre de l’eau fraîche, puis l’on nous propose
d’accompagner la famille au centre du village pour la prière de TIMIS, du crépuscule.
Deux cents personnes sont là, à genoux, dans le calme et la pénombre du soir. La
nuit tombe. On nous apporte deux chaises que l’on pose à l’arrière des rangées de
fidèles. La prière commence, impressionnante, alors que la nuit s’installe. La cérémonie
s’étend sur une demi-heure, alors qu’un croissant de lune se pose sur l’horizon. Une fois
celle-ci finie, le président nous entraîne chez lui. La tradition et le respect veulent qu’on
offre à l’étranger les plus beaux morceaux et la plus belle pièce de la maison pour manger.
Le couscous est accompagné de patates sucrées, de manioc, de carottes, de choux
et de courges. De chaque côté du plat, une cuillère et une fourchette sorties je ne sais
d’où sont des preuves d’attention. Nous restons là, seuls dans la nuit et le calme. Une
petite lampe à huile éclaire la pièce. Des enfants rieurs et curieux passent de temps en
temps la tête à la fenêtre, puis s’en vont, pouffant de rires.
Boutiques villageoises
Soutenus par l’ONG belge SOS Faim, les projets de la Fapal sont divers. L’association a
notamment développé un système de boutiques villageoises où ses membres trouvent
des produits de première nécessité. « Quatorze villages disposent de leur boutique. Elle
permet d’avoir accès à des denrées de première nécessité comme le riz, le maïs, l’huile
ou la farine, et assure une sécurité alimentaire et la création de stocks de céréales »,
explique Jadou N’Dyaie, membre de l’organisation. L'association finance aussi une
mutuelle et des micro-projets prenant en compte des alternatives à l’arachide dans l’élevage
ou les cultures maraîchères.
Elle développe un projet de mutuelle et d'assurance vie pour ses membres tout en
menant des programmes d’alphabétisation. « L’objectif de tout cela est de nous permettre
d’être moins dépendants des autres et des conditions de vie difficile », continue
la secrétaire. Au sein de ces organisations paysannes, les femmes sont nombreuses et
actives, impliquées dans diverses activités.
À Guéo, petit village au bord d’un bras du fleuve, on sent leur importance grandissante.
En plus de la pêche, activité traditionnelle du village réservée aux hommes, un
fonds de roulement est désormais à la disposition des femmes pour développer leurs
activités. Celles-ci bénéficient d’une somme de 30 000 Fcfa pour monter leur propre
affaire. Les bénéfices sont pour elles, la somme reçue retourne au fonds une fois la
tractation réalisée.
Des villages désertés par les hommes
Les femmes de Guéo ont ici investi dans les cultures maraîchères, tomates et salades,
et dans le commerce des poissons qu’elles transportent au marché de Kerbalo. « Une
bonne journée rapporte 10 000 Fcfa, une mauvaise 5 000 Fcfa », explique Ibrahima
Bass. « Les gains d’une semaine s’élèvent à 30 000 Fcfa, 50 000 Fcfa à la saison des
pluies. » Contrairement à beaucoup d’autres filles, Ibrahima est revenue de Dakar pour
marier Doudou, le fils du chef du village. « Ici c’est bien et calme pour les enfants. Dakar est
une ville dangereuse. » La jeune femme se distingue encore de la majorité car elle ne voulait
pas d’un mari polygame. « Les familles polygames sont nombreuses dans les villages,
mais il y a toujours eu quelques familles monogames et musulmanes. Le papa de Doudou
est monogame. Je ne tiens pas à partager mon mari, mais une famille monogame est
plus facile à nourrir et à éduquer. »
Ses commentaires engendrent éclats de rires et volée de commentaires mi-wolof, mifrançais.
La discussion s’anime, s’emballe, ponctuée de rires et de jugements assurés.
« C’est un devoir pour la femme de partager son mari ! », affirme Koumba. « L’important
est de savoir si vous êtes première ou seconde épouse », reprend une autre. « Avant de
dire deux, tu dis toujours un. La première est la plus importante. » Intervenant, Maram Diop, responsable de la section locale de la Fapal, explique que les réalités ne sont pas
toujours simples. « Jadou est restée seule car son mari et ses deux frères sont partis.
Personne ne sait où ils sont. Qui se serait occupé d’elle si Bab ne l’avait prise comme
seconde femme ? » demande-t-elle.
Tout au long des années 90, le pouvoir sénégalais a
soutenu des prix de l’arachide supérieurs aux cours
mondiaux. À plusieurs reprises, LA SONACOS dut
emprunter massivement pour acheter aux producteurs
des quantités d'arachides à des prix trop élevés
sur le marché international et s’endetta fortement.
Les pays donateurs et le FMI réagirent, exigeant une
libéralisation rapide et complète de la filière pour se
rapprocher des cours mondiaux. Des demandes de
privatisation avaient été exigées au milieu des années
90, mais les tentatives de vente s’étaient soldées par
des échecs. Au 1er septembre 2004, la Sonacos reste
toujours à vendre. |
Un homme fait un métier, une femme plusieurs
Personne ne peut me dire combien d’hommes sont partis pour Dakar, mais on sent qu’ils
sont nombreux. « C’est nécessaire », continue Maram, détaillant le poids des mandats
envoyés au village chaque mois. « Les familles qui ont un homme en Europe ont des maisons
en dur, vous les remarquez », précise Jadou Njaye, éclatante de fraîcheur malgré la
chaleur dans son boubou jaune. Plus intense ces dernières années, le départ des
hommes est constant depuis plusieurs décennies. Les rares hommes présents me
demandent d’ailleurs si je peux les accueillir. Même Doudou, pourtant à la tête d’un commerce
florissant, voudrait voir l’Europe. Cette réalité oblige les femmes à prendre davantage
les choses en main, tant au niveau des cultures que de l’organisation du village.« C’est vrai », continue Alimatou, « on peut dire que nous sommes disponibles. Nous
devons trouver l’argent pour la famille et pour les récoltes. Oui, nous sommes disponibles
et dynamiques, mais nous manquons de moyens. L’aide actuelle nous permet de
travailler avec le marché de Kerbalo, distant de quelques kilomètres. Si nous avions
davantage de moyens, nous pourrions toucher des marchés plus éloignés et commencer
l’élevage de volaille. » L’année dernière, voyant que personne n’emportait les récoltes,
Maram a décidé de s’occuper elle-même de presser l’huile avec six autres femmes du
village de Ndiabare. « On a toujours pressé une partie de la récolte pour nos besoins.
Cette fois, nous avons pressé pour nous et pour les autres », précise-t-elle, avant
d’ajouter qu’un homme fait un métier mais qu’une femme peut en faire plusieurs. Le
déficit d’huile sur les marchés locaux lui permet de vendre de l’huile jusqu’à Saint-Louisà des prix majorés. « Nous nous sommes regroupées à six pour pouvoir louer du matériel
agricole ou être entendues par les banques. Avec les bénéfices, j’achète des médicaments,
des habits et des bijoux », lance-t-elle, suscitant une nouvelle envolée de
commentaires approbateurs et de rires. « Ce n’est pas parce que nous habitons la
campagne que nous ne pouvons pas porter les tenues de la ville. » Elle espère prendre
un jour l’avion pour Bangkok, en Thaïlande. « Trois femmes de Thiess sont parties làbas
pour acheter des tissus et des plats pour la cuisine. Elles font l’importation et leur
exemple peut être suivi. » A-t-elle pour autant confiance en l’avenir ? « Inch Allah »,
répond-t-elle, « Dieu seul le sait. »
Au mur de la case où le thé est servi, un poster est barré de la phrase : si on te donne
un poisson, on te nourrit un jour ; si on t’apprend à pêcher, on te nourrit tous les jours.
Réagissant à la phrase, Iacine Diagne, 37 ans, mère de quatre enfants, renchérit : « oui,
apprendre c’est mieux que de simplement recevoir. Malheureusement on a fermé
beaucoup d’écoles publiques, remplacées par des écoles coraniques. » Un mouvement
qui n’emporte guère de jugements positifs parmi les femmes. « L’école coranique est bonne pour certains enseignements, moins bonne pour d’autres », reprend
Koumba N’Diaye, mère de six garçons qui considère que la prière passe avant tout.« Dieu recommande le travail, et l’on apprend davantage à travailler dans les écoles
publiques », ajoute-t-elle. « Il faut persévérer dans l’éducation de nos enfants. »
Quand le contrôle social passe aux mains des femmes
D’un village à l’autre, on s’étonne toutefois de constater les écarts de développement.« Nos projets peinent là où les femmes ne peuvent pas prendre les choses en main »,
réagit une responsable de l’association paysanne. « Dans certains villages, le contrôle
reste aux mains des hommes. Ceux-ci ne veulent pas de petits métiers car de petits
gains seraient honteux. Ils disent qu’ils sont paysans et non commerçants, mais interdisent
aux femmes cette prise en charge. Quand ils verront nos réussites, ils ne pourront que
changer d’attitude. »
Mor Sall, chef de Khalmbam, sourit de l’affirmation. Son village est présenté dans la
région comme un modèle. Vous n’êtes pas arrivés de cinq minutes que sa plus jeune fille
apporte le thé. Elle a vingt-sept ans, superbe dans un boubou mauve. Bab, notre chauffeur
et interprète, la taquine car elle n’est pas mariée. La jeune fille réagit en me demandant
si je ne connais pas un mari pour elle, en Europe. Elle n’est pas mariée car elle
réclame un mari monogame, et son opposition à la polygamie est aussi forgée qu’est
grande sa beauté. « Ici », dit son père, « toutes les maisons sont raccordées à l’eau, et
c’est une grande fierté. » À plus de 80 ans, notre hôte a planté 450 kilos de semences
pour récolter 6 tonnes d’arachides. Un rendement plus que correct. Le vieil homme est
mouride, mais il n’a rien vendu de sa récolte à Touba. « La Fapal ne défend pas que l’arachide,
mais un programme de vie », dit-il. « C’est cela qui m’intéresse. » Il prend alors son
thé, le goûte, puis plonge ses yeux brillants dans les miens. « Il y a dix ans », dit-il « 1 kg
de sucre s’achetait à 300 Fcfa, il est aujourd’hui à 500 Fcfa. 1 kg de riz s’achetait à 100
Fcfa, il est à 225 Fcfa. » Le viel homme sourit, poursuit tranquillement en citant les prix de
l’huile, du maïs et des semences. « Les terres étaient autrefois meilleures et les hommes
plus nombreux, mais l’on dit aussi que si les morts revenaient, ils ne reconnaîtraient pas
le village tellement il s'est amélioré. Il faut y croire. Je pense que ce ne sera ni les
hommes, ni les femmes qui sauveront l’Afrique de leur côté. Je pense que nous survivrons
ensemble ou que nous disparaîtrons ensemble. La solidarité reste le chemin. »