n° 66 - Novembre 2004 >> Prochain numéro : le samedi 20 novembre 2004
   
 
 
   
LES FEMMES NOURRIRONT L’AFRIQUE

Créée suite à un appel de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), SOS FAIM fête cette année son quarantième anniversaire. Présente au Sénégal depuis plus de vingt ans, SOS FAIM participe aux combats conduits par les associations paysannes pour leur reconnaissance et soutient l’action des femmes. Reportage dans la région de Louga sur la question de l'arachide.

Depuis l’époque française, l’arachide est la culture principale du Sénégal, premier producteur mondial jusqu’en 2001. Répandue dans le quotidien de centaines de milliers de familles, l'arachide fut comme le pétrole en Arabie ou le cacao en Côte d’Ivoire le moteur du développement du pays. Depuis le milieu des années 80, face à la chute des cours et aux baisses de production, l’État sénégalais s’est progressivement désengagé de la filière arachidière. Menée de manière anarchique, la libéralisation du secteur pousse des milliers de petits producteurs à s’organiser au sein d’organisations paysannes. Davantage responsabilisées, plus entreprenantes, les femmes occupent une place nouvelle au sein des villages. Il y a une quarantaine d’années, Louga était un des symboles de la richesse produite par la culture de l’arachide, à l’époque, première industrie du Sénégal. Avec sa gare, ses écoles, son quartier résidentiel et différents sièges administratifs, avec les premières routes goudronnées de la province, la ville semblait avoir l’avenir tracé. À une heure de Saint-Louis, elle était la porte d’entrée du royaume de l’arachide : au-delà, vers le sud-est, sur des centaines de kilomètres, commençait le bassin arachidier qu’exploitaient plus de 700 000 familles. Malick Sow se souvient de sa jeunesse avec nostalgie : « Papa était cheminot, et je ne peux pas penser à lui sans me rappeler de bons souvenirs », dit-il, évoquant les hangars remplis et les convois en partance pour Dakar. « L’arachide n’offrait certainement pas une vie facile, mais elle permettait de vivre et donnait l’espoir. »
Introduite en Afrique au début du 18e, produit par excellence de l’exploitation coloniale française au Sénégal, l’arachide s’est glissée au coeur de la culture rurale. « Lorsqu’approchait la NAVATANE – le temps de la récolte – , les Dakarois revenaient. Si la récolte était médiocre, le pays mangeait peu, l’on se mariait moins et les naissances baissaient. Par contre, si elle était bonne, je vous laisse devenir l’ambiance. » Étalée de septembre à décembre, la récolte voyait s’amonceler des tas d’arachides parfois hauts de dix mètresà l’entrée des villages. Le ramassage et la commercialisation étaient pris en charge par l’autorité coloniale tandis que quelques centaines de kilos restaient dans les villages pour les besoins familiaux et la préparation de la nouvelle saison.
À son indépendance, le Sénégal s’inspira d’un même modèle d’encadrement. Une société fut créée, la Sonacos (Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal), contrôlée à plus de 80 % par l’État. Elle était chargée de la transformation et de la commercialisation de l’arachide tandis que la Sonagraines, sa filiale, avait pour mission l’approvisionnement en semences, la collecte des récoltes et leur acheminement vers les usines de trituration. Yero Ali Saw, ancien économiste au B.I.T, Bureau International du Travail, participa à l’aventure. « Reprendre cet encadrement était une nécessité. Comme les cours étaient élevés, notre développement fut axé sur cette monoculture. C’était optimal : nous produisions de 800 000 à 1 000 000 de tonnes par an. Le secteur de l’arachide a d’ailleurs traversé les sécheresses des années 70 sans souffrir. L’élevage a dépéri, pas l’arachide.»

Un mouvement de libéralisation engagé depuis 20 ans
À partir du début des années 80 toutefois, le secteur subit les conséquences des chocs pétroliers. La valeur de l’arachide chuta, l’encadrement s’avéra plus lourd à supporter. Le Sénégal décida alors de réformer cette filière, privatisant certains outils. « Il y avait des lourdeurs, c’est certain. Le mouvement commença doucement, mais ce fut comme une vague de fond de plus en plus difficile à supporter par les paysans non préparés aux changements. Les deux dernières années ont été terribles », ajoute l’économiste, sidéré d’entendre aujourd’hui parler du démantèlement complet de la filière arachidière. Plein de vie autrefois, le quartier de la gare de Louga est aujourd’hui calme, désert de passagers et de marchandises. Personne ne se souvient exactement du mois ou de l’année où la ligne Dakar-St Louis s’est arrêtée. « Au moins trente ans », assure un chauffeur de taxi intrigué par mon intérêt. Les quais sont squattés par les chèvres, les voies mangées par le sable et les ordures. Si l’on s’en éloigne, Louga n’a pourtant rien de triste ni de sinistre. Son marché s’étale sur plusieurs ruelles. Carottes, oignons, jujube, oseille, racines de manioc, mil, menthe, tomates, fleurs de pisab sont les produits de saison et, bien sûr, les arachides décortiquées et le poisson arrivé de Saint-Louis.
« Ici, personne ne mangeait le poisson à Louga », rigole Maïté Bongewat, la vendeuse. Avec trois autres femmes de Sakha, un village voisin, elle est partie la veille en car rapide (taxi-brousse) jusqu’à Saint-Louis. Le petit groupe y a passé la nuit, et chaque femme a acheté 50 kilos de poissons et la glace qu’elles ont ramenés à l’aube. « Un poisson vaut 50 Fcfa à Saint-Louis ; je le revends entre 100 et 150 Fcfa la pièce. (ndb : 1 € = 656 fcfa) » Les transactions doivent être conclues avant treize heures car les commerçantes ne disposent pas de glacière. « Certains acheteurs le savent et attendent pour casser les prix », intervient sa voisine, informant qu’au pire, « elles ramèneront le poisson au village pour que tout le monde en mange, même les Peuhls ».

Paysans désemparés, usines à l’arrêt
Jusqu’en 2002, l’ancienne unité de pressage, au Sud de la ville, employait 500 femmes pour le décorticage des arachides. Ce matin, une dizaine de journaliers seulement attendent l’éventuelle embauche. « Je vais leur répéter qu’il n’y a pas d’embauche alors qu’il a un mois, je leur avais promis du travail. Mais que voulez-vous que j’y fasse », commente Ahmedou Niang, responsable de l’unité locale de la Sonacos (Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal). « Nous espérions récupérer cette année 15 000 tonnes d’arachide. Nous en avons le tiers. Voilà deux ans que l’usine està l’arrêt. Sans un minimum de matière première et de garantie, je ne peux la faire tourner. » N’annonce-t-on pourtant pas une bonne récolte ? « Effectivement, mais l’arachide ne rejoint plus nos unités de traitement. Depuis le démantèlement de la Sonagraines en 2001 la Sonagraines, c’est la pagaille. » Poussée par les donateurs internationaux, l’Union européenne et le FMI, le gouvernement sénégalais octroya alors les attributions de la Sonagraines à des opérateurs privés. « Avec le privé, c’est évidemment une autre histoire. Pour gagner plus d’argent, certains opérateurs ont joué la spéculation, attendant le dernier moment pour collecter au prix le plus bas et revendre à l’usine au prix le plus haut ; d’autres ont collecté avant de disparaître dans la nature sans payer aux producteurs leur dû. Dans certains villages, l’arachide ne fut pas enlevée. » Sur les quatre unités industrielles que compte la Sonacos, seules deux unités ont tourné en 2003 et en 2004, en partie avec du colza importé pour nourrir le marché local.

Arrivée des bana, bana
La désorganisation est très profonde car les bana bana, profitant de ce désarroi, ont réveillé leurs propres réseaux afin de s’accaparer le circuit. Ces bana bana sont des commerçants mourides installés dans la ville sainte de Touba, une ville aux rues larges, asphaltées et propres, assez différente des villes africaines de la région. Les entrepôts sont installés au coeur de la ville, autour de la mosquée. Comme partout au Sénégal, sous les portraits du marabout fondateur et les phrases exhortant aux bienfaits du travail, l’accueil de l’étranger y est chaleureux et animé, même si celui-ci se montre curieux.
« Il n’y a rien d’illégal à aider des paysans dans la misère », affirme Cheickh Dieng. Ce commerçant mouride a acheté le jour de notre visite 55 tonnes ; ses magasins affichent un stock de 835 tonnes. Il peut acheter jusqu’à 250 Fcfa le kilo, soit 50 Fcfa de plus que le cours officiel. « La différence entre moi et la Sonacos, c’est que je connais le monde paysan. Le bana bana sait le prix de la sueur, la Sonacos exploite le monde rural », dit-il. Que compte-t-il faire de toutes ces tonnes d’arachide ? « Attendre, les cours remonteront. Nous vendons en Mauritanie à des prix intéressants. »
Pour son voisin, Cheikh N’Gueye, le commerce fonctionne sur Touba car « les paysans ont financé des corps qui ne se fatiguaient pas. » Bien organisée, la communauté mouride ne rassure pourtant pas l’ensemble du monde paysan. « Les bana bana sont venus nous voir, mais nous refusons de travailler avec eux », explique Bab Gueye, trésorier de la Fapal (Fédération des agriculteurs producteurs d’arachides de Louga). « Beaucoup de nos membres sont mourides, mais le combat de notre association paysanne est de prendre la gestion de la filière. On dit qu’un tiers de la récolte a atterri à Touba. C’esténorme, mais que sont devenus les deux autres tiers ? » Certains, sans doute, ont participé en janvier dernier à cette marche sur Dakar pour manifester leur colère et réclamer des politiques susceptibles de réduire la pauvreté en milieu rural. « C’était la première fois dans l’histoire du Sénégal », reprend Malick Sow, Secrétaire général de l’organisation paysanne. « Les paysans ont brisé l'image de l’être passif qu'on leur attribue. La marche s’est déroulée dans le calme, mais il faut comprendre que le jour où leur colère s’exprimera, les dégâts seront plus importants que ceux de la catastrophe du Joola. » « Les mentalités changent et les paysans perdent leurs réflexes d’assistés. Le développement de notre association en est la preuve », continue le secrétaire de cette organisation créée au début des années 90. Elle réunit aujourd’hui 1700 producteurs établis dans une trentaine de villages de la région. « Notre rôle est la gestion de l’arachide, bien entendu, mais la fonction d’une organisation paysanne dépasse ce cadre : nous revendiquons la reconnaissance du paysan. Nous en avons assez qu’il soit considéré comme l’analphabète incapable de se prendre en charge. »

Jour de fête
Aujourd’hui 4 mars, dans tout le pays, on célèbre la tabaski, la grande fête rappelant le sacrifice d’Abraham. Pour la célébration, chaque père de famille doit tuer un mouton. Beaucoup se sont rendus au marché de Kerbalo, pour acheter une bête aux Peuhls. Un mouton coûte vite 40 000 Fcfa. « Une fortune », continue celle-ci, « mais il n’est pas question de manquer à ses devoirs. Beaucoup préfèrent se priver avant et après pour respecter la tradition. » Fode Ndiaye, Président de la Fapal, nous a invités pour l’occasion.
Il est seize heures quand je rejoins Cici, au village depuis le matin pour suivre la préparation du couscous. Nous rencontrons le président dans sa chambre, assis sur son lit. C’est un homme d’une soixantaine d’années, imposant dans son boubou bleu. Il a douze enfants, dont sept garçons, tous cultivateurs. Invité il y a quelques années à la Foire de Libramont, il y fut impressionné par la taille des bêtes et le vert des prairies d’Ardennes. Il faut l’entendre relater l’expérience, mélangeant le wolof et les mots de français qu’il connaît. De temps en temps, une tête passe dans l’encoignure de la porte, un vieux un rien curieux venu saluer, et tous éclatent de rire des aventures.
Cici a suivi la préparation du couscous commencée la veille. « Les femmes du village se sont occupées de la viande qu’elles ont découpé en petits morceaux tout en discutant. Après trois heures, une énorme mama, cliché de l’Africaine, est entrée et a pris les choses en main, expliquant aux jeunes comment s’y prendre. Tout cela en riant. La mère travaillait assise sur le sable, assez fière de me montrer les légumes, les dattes, le manioc, le mil et les haricots blancs. Plus on avançait, plus d’autres femmes arrivaient, habillées comme des reines. Elles étaient quinze à la fin et voulaient que je photographie Ousmane, le plus jeune fils de la famille, un gamin de trois ans »

La Sonacos revient aux paysans
Vers dix-sept heures, le président propose de s’asseoir dans la cour. D’autres anciens du village viennent nous saluer, l’écoutent et questionnent. Le frère aîné du Président me raconte avoir débarqué à Toulon avec de Gaulle, puis se plaint d’une pension trop maigre, non indexée depuis un demi-siècle. Revenus de la ville pour la fête, des adolescents sapés mode locale viennent aussi nous saluer. « La Sonacos revient aux paysans», insiste Fode Ndiaye. « Nous sommes capables de la faire tourner. On parle de
mauvaise pluviométrie, de sols de plus en plus pauvres pour expliquer nos mauvais rendements, mais on oublie de dire que nous avons toujours rempli nos obligations. Si nous avions les graines d’autrefois, les rendements seraient meilleurs. La technologie existe, elle nous a rendu de fiers services autrefois, qu’elle revienne à notre secours. Pourquoi l’État a-t-il supprimé les instituts de recherche. L’arachide a fait ses preuves au Sénégal et continuera de le faire si on nous permet de travailler. » Le soleil décline, le ALLAH AKBAR du muezzin appelle à la prière. On nous offre de l’eau fraîche, puis l’on nous propose d’accompagner la famille au centre du village pour la prière de TIMIS, du crépuscule. Deux cents personnes sont là, à genoux, dans le calme et la pénombre du soir. La nuit tombe. On nous apporte deux chaises que l’on pose à l’arrière des rangées de fidèles. La prière commence, impressionnante, alors que la nuit s’installe. La cérémonie s’étend sur une demi-heure, alors qu’un croissant de lune se pose sur l’horizon. Une fois celle-ci finie, le président nous entraîne chez lui. La tradition et le respect veulent qu’on offre à l’étranger les plus beaux morceaux et la plus belle pièce de la maison pour manger. Le couscous est accompagné de patates sucrées, de manioc, de carottes, de choux et de courges. De chaque côté du plat, une cuillère et une fourchette sorties je ne sais d’où sont des preuves d’attention. Nous restons là, seuls dans la nuit et le calme. Une petite lampe à huile éclaire la pièce. Des enfants rieurs et curieux passent de temps en temps la tête à la fenêtre, puis s’en vont, pouffant de rires.

Boutiques villageoises
Soutenus par l’ONG belge SOS Faim, les projets de la Fapal sont divers. L’association a notamment développé un système de boutiques villageoises où ses membres trouvent des produits de première nécessité. « Quatorze villages disposent de leur boutique. Elle permet d’avoir accès à des denrées de première nécessité comme le riz, le maïs, l’huile ou la farine, et assure une sécurité alimentaire et la création de stocks de céréales », explique Jadou N’Dyaie, membre de l’organisation. L'association finance aussi une mutuelle et des micro-projets prenant en compte des alternatives à l’arachide dans l’élevage ou les cultures maraîchères.
Elle développe un projet de mutuelle et d'assurance vie pour ses membres tout en menant des programmes d’alphabétisation. « L’objectif de tout cela est de nous permettre d’être moins dépendants des autres et des conditions de vie difficile », continue la secrétaire. Au sein de ces organisations paysannes, les femmes sont nombreuses et actives, impliquées dans diverses activités.
À Guéo, petit village au bord d’un bras du fleuve, on sent leur importance grandissante. En plus de la pêche, activité traditionnelle du village réservée aux hommes, un fonds de roulement est désormais à la disposition des femmes pour développer leurs activités. Celles-ci bénéficient d’une somme de 30 000 Fcfa pour monter leur propre affaire. Les bénéfices sont pour elles, la somme reçue retourne au fonds une fois la tractation réalisée.

Des villages désertés par les hommes
Les femmes de Guéo ont ici investi dans les cultures maraîchères, tomates et salades, et dans le commerce des poissons qu’elles transportent au marché de Kerbalo. « Une bonne journée rapporte 10 000 Fcfa, une mauvaise 5 000 Fcfa », explique Ibrahima Bass. « Les gains d’une semaine s’élèvent à 30 000 Fcfa, 50 000 Fcfa à la saison des pluies. » Contrairement à beaucoup d’autres filles, Ibrahima est revenue de Dakar pour marier Doudou, le fils du chef du village. « Ici c’est bien et calme pour les enfants. Dakar est une ville dangereuse. » La jeune femme se distingue encore de la majorité car elle ne voulait pas d’un mari polygame. « Les familles polygames sont nombreuses dans les villages, mais il y a toujours eu quelques familles monogames et musulmanes. Le papa de Doudou est monogame. Je ne tiens pas à partager mon mari, mais une famille monogame est plus facile à nourrir et à éduquer. »
Ses commentaires engendrent éclats de rires et volée de commentaires mi-wolof, mifrançais. La discussion s’anime, s’emballe, ponctuée de rires et de jugements assurés.
« C’est un devoir pour la femme de partager son mari ! », affirme Koumba. « L’important
est de savoir si vous êtes première ou seconde épouse », reprend une autre. « Avant de dire deux, tu dis toujours un. La première est la plus importante. » Intervenant, Maram Diop, responsable de la section locale de la Fapal, explique que les réalités ne sont pas toujours simples. « Jadou est restée seule car son mari et ses deux frères sont partis. Personne ne sait où ils sont. Qui se serait occupé d’elle si Bab ne l’avait prise comme seconde femme ? » demande-t-elle.

Tout au long des années 90, le pouvoir sénégalais a soutenu des prix de l’arachide supérieurs aux cours mondiaux. À plusieurs reprises, LA SONACOS dut emprunter massivement pour acheter aux producteurs des quantités d'arachides à des prix trop élevés sur le marché international et s’endetta fortement. Les pays donateurs et le FMI réagirent, exigeant une libéralisation rapide et complète de la filière pour se
rapprocher des cours mondiaux. Des demandes de privatisation avaient été exigées au milieu des années 90, mais les tentatives de vente s’étaient soldées par des échecs. Au 1er septembre 2004, la Sonacos reste toujours à vendre.

Un homme fait un métier, une femme plusieurs
Personne ne peut me dire combien d’hommes sont partis pour Dakar, mais on sent qu’ils
sont nombreux. « C’est nécessaire », continue Maram, détaillant le poids des mandats envoyés au village chaque mois. « Les familles qui ont un homme en Europe ont des maisons en dur, vous les remarquez », précise Jadou Njaye, éclatante de fraîcheur malgré la chaleur dans son boubou jaune. Plus intense ces dernières années, le départ des hommes est constant depuis plusieurs décennies. Les rares hommes présents me demandent d’ailleurs si je peux les accueillir. Même Doudou, pourtant à la tête d’un commerce florissant, voudrait voir l’Europe. Cette réalité oblige les femmes à prendre davantage les choses en main, tant au niveau des cultures que de l’organisation du village.« C’est vrai », continue Alimatou, « on peut dire que nous sommes disponibles. Nous devons trouver l’argent pour la famille et pour les récoltes. Oui, nous sommes disponibles et dynamiques, mais nous manquons de moyens. L’aide actuelle nous permet de travailler avec le marché de Kerbalo, distant de quelques kilomètres. Si nous avions davantage de moyens, nous pourrions toucher des marchés plus éloignés et commencer l’élevage de volaille. » L’année dernière, voyant que personne n’emportait les récoltes, Maram a décidé de s’occuper elle-même de presser l’huile avec six autres femmes du village de Ndiabare. « On a toujours pressé une partie de la récolte pour nos besoins. Cette fois, nous avons pressé pour nous et pour les autres », précise-t-elle, avant d’ajouter qu’un homme fait un métier mais qu’une femme peut en faire plusieurs. Le déficit d’huile sur les marchés locaux lui permet de vendre de l’huile jusqu’à Saint-Louisà des prix majorés. « Nous nous sommes regroupées à six pour pouvoir louer du matériel agricole ou être entendues par les banques. Avec les bénéfices, j’achète des médicaments, des habits et des bijoux », lance-t-elle, suscitant une nouvelle envolée de commentaires approbateurs et de rires. « Ce n’est pas parce que nous habitons la campagne que nous ne pouvons pas porter les tenues de la ville. » Elle espère prendre un jour l’avion pour Bangkok, en Thaïlande. « Trois femmes de Thiess sont parties làbas pour acheter des tissus et des plats pour la cuisine. Elles font l’importation et leur exemple peut être suivi. » A-t-elle pour autant confiance en l’avenir ? « Inch Allah », répond-t-elle, « Dieu seul le sait. »
Au mur de la case où le thé est servi, un poster est barré de la phrase : si on te donne un poisson, on te nourrit un jour ; si on t’apprend à pêcher, on te nourrit tous les jours. Réagissant à la phrase, Iacine Diagne, 37 ans, mère de quatre enfants, renchérit : « oui,
apprendre c’est mieux que de simplement recevoir. Malheureusement on a fermé beaucoup d’écoles publiques, remplacées par des écoles coraniques. » Un mouvement qui n’emporte guère de jugements positifs parmi les femmes. « L’école coranique est bonne pour certains enseignements, moins bonne pour d’autres », reprend Koumba N’Diaye, mère de six garçons qui considère que la prière passe avant tout.« Dieu recommande le travail, et l’on apprend davantage à travailler dans les écoles publiques », ajoute-t-elle. « Il faut persévérer dans l’éducation de nos enfants. »

Quand le contrôle social passe aux mains des femmes
D’un village à l’autre, on s’étonne toutefois de constater les écarts de développement.« Nos projets peinent là où les femmes ne peuvent pas prendre les choses en main », réagit une responsable de l’association paysanne. « Dans certains villages, le contrôle reste aux mains des hommes. Ceux-ci ne veulent pas de petits métiers car de petits gains seraient honteux. Ils disent qu’ils sont paysans et non commerçants, mais interdisent aux femmes cette prise en charge. Quand ils verront nos réussites, ils ne pourront que changer d’attitude. »
Mor Sall, chef de Khalmbam, sourit de l’affirmation. Son village est présenté dans la région comme un modèle. Vous n’êtes pas arrivés de cinq minutes que sa plus jeune fille
apporte le thé. Elle a vingt-sept ans, superbe dans un boubou mauve. Bab, notre chauffeur et interprète, la taquine car elle n’est pas mariée. La jeune fille réagit en me demandant si je ne connais pas un mari pour elle, en Europe. Elle n’est pas mariée car elle réclame un mari monogame, et son opposition à la polygamie est aussi forgée qu’est grande sa beauté. « Ici », dit son père, « toutes les maisons sont raccordées à l’eau, et c’est une grande fierté. » À plus de 80 ans, notre hôte a planté 450 kilos de semences pour récolter 6 tonnes d’arachides. Un rendement plus que correct. Le vieil homme est mouride, mais il n’a rien vendu de sa récolte à Touba. « La Fapal ne défend pas que l’arachide, mais un programme de vie », dit-il. « C’est cela qui m’intéresse. » Il prend alors son thé, le goûte, puis plonge ses yeux brillants dans les miens. « Il y a dix ans », dit-il « 1 kg de sucre s’achetait à 300 Fcfa, il est aujourd’hui à 500 Fcfa. 1 kg de riz s’achetait à 100 Fcfa, il est à 225 Fcfa. » Le viel homme sourit, poursuit tranquillement en citant les prix de l’huile, du maïs et des semences. « Les terres étaient autrefois meilleures et les hommes plus nombreux, mais l’on dit aussi que si les morts revenaient, ils ne reconnaîtraient pas le village tellement il s'est amélioré. Il faut y croire. Je pense que ce ne sera ni les hommes, ni les femmes qui sauveront l’Afrique de leur côté. Je pense que nous survivrons ensemble ou que nous disparaîtrons ensemble. La solidarité reste le chemin. »

RENÉ SÉPUL - photos CICI OLSSON

LES MOURIDES forment une fraternité religieuse. Elle fut fondée au XIXe siècle par le marabout Amadou Bamba Mbacké dans la ville sainte de Touba, au coeur du bassin arachidier. Cette communauté s’est développée en entretenant d’étroites relations avec le monde paysan et en développant d’importants réseaux commerciaux à travers le monde par le biais des migrations. La majorité des commerçants sénégalais installés en Europe ou aux USA ainsi que les vendeurs de sacs, d’artisanat ou autres objets que l’on rencontre dans nos rues sont mourides. Leur place dans l’économie sénégalaise est reconnue et leur pouvoir, tant économique que politique, réel.
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