STRIP-TEASE
PROJET DE MAGAZINE DOCUMENTAIRE
"Je travaille pour des gens qui sont intelligents avant d'être sérieux. "
(P. FEVAL cité par L'OULIPO)
Pourquoi les gens qui font profession de le défendre sont-ils souvent plus indulgents avec le documentaire qu'avec son frère ennemi, le film de fiction ?
Pourquoi, alors qu'on exige d'une fiction qu'elle soit bien racontée et ne nous arrache pas de bâillements est-on prêt à admettre d'un documentaire des longueurs, des redites voire un certain ennui qui en serait comme une garantie de sérieux ? Et d'ailleurs, pourquoi les documentaires sont-ils le plus souvent sérieux ?
Et le sérieux, voire l'ennui ou la lourdeur, ne serait-il là que pour bien marquer la distance entre le documentaire, pensé, travaillé, construit, à tel point qu'il en garde les stigmates et son autre frère ennemi, le reportage, fait dans l'urgence, la superficialité et l'à-peu-près technique, mais qui seul pourrait s'autoriser vivacité et légèreté ? Un peu comme si entre Heidegger et Pol-Lou Sullitzer, il n'y avait place pour rien.
La création, la meilleure, a souvent pour vertu d'être le produit d'un travail acharné dont un des buts est, précisément, de gommer toute trace de ce travail et de donner l'illusion que tout coule de source. C'est l'élégance du créateur de ne pas laisser soupçonner la sueur qui a présidé à la création. Car la sueur visible, c'est l'ennui.
Mais, pourquoi, à ennui égal pardonne-t-on plus volontiers au documentaire qu'à la fiction et pourquoi n'a-t-on pas pour les deux genres les mêmes exigences de plaisir ?
Le documentaire peut être simultanément de création et passionnant. De Rouch à Karlin, d'Ivens à Watson, chacun a en mémoire des exemples probants. Mais nous voudrions que la classification documentaire soit moins souvent une excuse à l'ennui ou à la prétention. On peut être lent sans endormir et intelligent sans vanité.
Ce que nous proposons, c'est de créer une émission documentaire qui jouisse non seulement, pour sa qualité, son inventivité, son intérêt, de l'estime des professionnels, et qui simultanément attire, convainque puis, pourquoi pas, conquière un vaste public. Une émission documentaire qu'on n'aille pas voir avec des semelles de plomb mais qu'on choisisse pour le plaisir et la jubilation qu'elle nous procure.
C'est cette expérience, menée en Belgique depuis sept ans, que nous voudrions tenter en France, avec des Français, à propos de la société française.
"STRIP-TEASE", MAGAZINE DOCUMENTAIRE, CINEMA DU RÉEL
"Strip-Tease" a l'ambition d'être une émission documentaire qui puisse intéresser en même temps les analphabètes et les professeurs d'université, séduire les jeunes comme leurs grands-parents, concerner la province autant que Paris et en outre, résister à Dallas, au foot et aux reality-shows. Enfin, notre ambition serait de susciter la discussion plutôt que la somnolence.
Cela pourrait paraître quelque peu téméraire si nous n'avions l'expérience de la Belgique où, depuis sept ans, et malgré une concurrence sévère (pays câblé à 95%; 27 chaînes captables, dont 10 francophones) ces objectifs sont assez bien atteints. Une qualité reconnue et une audience importante (autour de 25% de parts de marché en prime time) en font une des émissions phare de la RTBF.
Ces résultats ont été atteints puis maintenus en nous fixant des régles strictes qui, après avoir un peu décontenancé le public, lui ont servi de repères.
Un rythme, d'abord.
On ne peut pas, avec une émission mensuelle, prétendre donner une vue multiple d'une société, ce qui est notre ambition, et intéresser des spectateurs totalement différents en posant un seul regard par mois, dix par ans. Nous avons préféré présenter chaque mois quatre documentaires d'environ un quart d'heure, aussi différents que possible les uns des autres, dans leur objet comme dans leur forme. Par delà la diversité des regards, cela permet d'éviter une difficulté: pour maintenir une heure durant l'intérêt du spectateur d'un film documentaire, il faut une matière, au sens littéral, extraordinaire. Il faut que le sujet soit passionnant et bien raconté. Cela est plus facile à assurer mensuellement sur quatre fois un quart d'heure que sur une heure. Car, pour être courts, les documentaires n'en sont pas moins soignés; près d'un mois et demi de travail par séquence fait de Strip-Tease une émission chère quoique hexagonale.
Notre champ d'action est le réel.
Nous nous interdisons donc strictement reconstitution, "fictionalisation" et "bidouillages" en tous genres.
Non que le documentaire ne puisse parfois s'enrichir d'éléments de fiction ou de reconstitutions. Mais dans le cadre de Strip-Tease, nous voulons que le spectateur puisse retrouver ses marques. Et l'expérience a montré que leur absence induit, chez le spectateur un certain regard, mais que la moindre entorse consentie à la règle hypothèque la crédibilité de l'ensemble de l'émission.
Nous nous interdisons tout commentaire ajouté.
Ce n'est pas qu'un commentaire soit obligatoirement superflu, gênant ou inesthétique. Ce n'est pas non plus que son absence soit garante d'une "objectivité" dont nous n'avons de toute façon que faire. Simplement, nous croyons que le commentaire est trop souvent une facilité qui permet de colmater des brèches dans la réalisation. Se l'interdire impose au réalisateur une grammaire, nécessite une rigueur dans la narration, interdit, plus qu'à l'accoutumée, les "entourloupettes" destinées à masquer les manques de tournage. Mais en outre, cela laisse plus que d'habitude, au spectateur, une liberté de réfléchir, de discuter. Cela protège mieux le flou, I'ambiguïté qui fait la vie, et dont nous voulons rendre compte. Cela nous laisse, comme dans la réalité, avec cette frustration de ne pas tout savoir, cette absence de grille de lecture. C'est un des aspects qui distingue "Strip-Tease" du journalisme classique et de son éternel souci de didactisme et d'exhaustivité.
Pour strictes qu'elles se veuillent, ces règles ne prétendent pas définir le documentaire de création. Elles fournissent seulement une colonne vertébrale, elles imposent une rigueur et des contraintes, sans lesquelles il n'y a pas de création. Ce ne sont pas les seules possibles, mais ce sont celles qui pour nous et pour le moment nous permettent le mieux de réaliser notre dessein: une fresque de la France en 1992.
Si l'expression documentaire de création suppose une intention, un regard, une vision personnelle du réalisateur, la seule mesure de cette création sera, dans notre cinéma du réel, le temps de travail ajouté. Ce travail ne pourra pas, le plus souvent, consister en une description classique, un scénario, un découpage et il ne sera pas toujours possible d'inscrire les acteurs de la réalité dans un plan de tournage qui leur dira les rapports à avoir avec la caméra. Dynamique, le travail sera moins dans l'écriture que dans l'approche d'un (mi) lieu, dans sa connaissance en profondeur, dans le temps passé à voir et à connaître. Plus qu'un plan précis de travail, il sera donc demandé aux réalisateurs l'exposé d'une intention, d'une approche, pour cerner une situation. Et tant pis si la situation change. Ou plutôt tant mieux: c'est le signe qu'il y a vie.
Donc beaucoup de travail: en moyenne, deux semaines de préparation, deux semaines de repérage-tournage et deux semaines de montage. C'est un luxe que s'offrent peu de télévisions pour des documentaires de quinze minutes, diffusés dans une émission régulière. C'est le prix minimal de la qualité.
UN PEU PLUS SUR LES INTENTIONS
Si en l'an 2500 un historien se penche sur le matériel audiovisuel des années 1990, que trouvera-t-il ?
A coup sûr une confirmation de l'importance de la télévision à cette époque, et sans doute un reflet des grands centres d'intérêt du moment. Au travers de multiples témoignages, parfois précis, parfois fiables, il aura une vision assez juste de tas de catégories de gens et des problèmes qui semblent les caractériser. Mais tout cela, le plus souvent, au travers d'une représentation simplifiée, de personnages simplifiés par notre volonté de comprendre, notre besoin d'analyser, notre éducation cartésienne.
Cette volonté pédagogique et démonstrative, pour louable qu'elle soit, a besoin, pour la clarté de la démonstration, de classer et de réduire. Il est, par exemple rare de découvrir quelqu'un atteint du sida dans un reportage, un documentaire, une émission qui ne soit pas explicitement consacré à cette maladie. Et d'ailleurs, la plupart des documentaires sont effectivement "consacrés" à un sujet, et à un seul. Alors tout y concourt: le commentaire, les images, les interviews.
Mais la vie est plus complexe, moins nette, plus floue. Et elle se laisse mal emprisonner dans les seules interviews: elle procède des relations entre les hommes, pas de la juxtaposition de leurs monologues. Alors qu'au travers du documentaire on trouve trop souvent, au mieux, une réflexion sur la vie et, plus que la vie elle-même, une mesure du rapport qu'entretient le réalisateur avec la société.
Il faut se rendre à l'évidence: pour notre historien, s'il veut savoir comment on vivait en 1992, la meilleure solution sera encore de se faire projeter certains films de fiction de l'époque. Eux seuls, sans doute, seront porteurs d'assez de couleurs, d'assez de mélanges, d'assez d'ambiguïtés pour donner, peut-être, une réponse.
Notre ambition sera donc qu'un certain documentaire lui aussi participe de cette connaissance de notre époque, en essayant d'échapper à l'habituel souci de classification, d'ordonnancement, d' "intérêt". Souci, en fin de compte, très journalistique, au sens le plus classique du terme.
Qu'on ne se méprenne pas: notre démarche ne vise pas à donner du matériel de travail aux historiens de l'an 2500: ce serait sans doute aussi vain que prétentieux. Mais si aujourd'hui nous pouvons saisir des tranches de vie telles que la vie est vraiment, nous avons toutes les chances d'intéresser nos contemporains.
Nous ne voulons pas filmer des choses extraordinaires, des situations exceptionnelles ou des êtres hors du commun. Nous croyons que les Français se connaissent suffisamment peu d'un lieu à l'autre, d'un milieu à l'autre, d'un âge à l'autre, pour que même l'extrême banalité des uns puisse fasciner les autres. Et partant, les informer sur l'état actuel de la société, non comme le font les journaux imprimés ou télévisés, mais comme le fait le cinéma. Mais sans être de la fiction, ce qui est peut-être plus difficile. Tout ce que nous entendons montrer sera pris dans la réalité, avec la ferme intention que, toujours, les gens filmés se reconnaissent. Mais surtout, nous essaierons d'être de la télévision, laissant à la presse écrite ou à la radio tout ce à quoi l'image et le son ne pourrait apporter un plus. On l'a dit, ici l'information ne passera pas par le commentaire, le débat ne sera pas notre tasse de thé, et l'interview ne sera jamais qu'un pis-aller.
Nous faisons donc le pari de dresser un portrait de la vie en France. Non en une encyclopédie, non au moyen de films exhaustifs, mais par un regard multiple, éclaté, kaléidoscopique, fait d'une multitude de regards partiels et partiaux. Pas une exploration systématique et ordonnée des divers thèmes possibles, mais un puzzle dont les multiples pièces auraient des contours flous.
Mai 92 - M.L.