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Rencontre
Un prophète en son pays
Eric de falleur
Mis en ligne le 28/04/2008
Il y a trente ans, Joseph Bruyère enlevait son deuxième Liège-Bastogne-Liège en solitaire, en plein centre de la Cité ardente. Depuis, seuls trois Belges ont gagné la "Doyenne" , Eric Van Lancker, en 1990, Dirk De Wolf, deux années après, et Frank Vandenbroucke, il y neuf ans déjà. Cette semaine, est parue une biographie de celui qui fut bien plus que l'ancien lieutenant d'Eddy Merckx, double lauréat de la "Doyenne" , tri ple vainqueur du Circuit Het Volk, 4 e du Tour de France 1978 et porteur du maillot jaune durant neuf jours. Entretien avec un homme affable, timide, réservé, modeste et de peu de mots.
Vous voilà la vedette d'un livre ?
Je suis ravi, très ému et fier qu'on ait écrit ce livre sur moi. Au début, je n'étais pas d'accord. Il a fallu que Didier (Malempré, l'auteur) et Joseph (Crotteux, le chef du Service des Sports de la Province de Liège) insistent et insistent encore pour me convaincre d'accepter. Et me voilà dans un livre... Un très beau livre.
Vous roulez encore ?
Malheureusement, j'ai toujours des problèmes de dos et de hanches. On m'a déjà placé des prothèses et je devrai me résoudre à une nouvelle opération, mais le plus tard possible. Désormais, je roule difficilement à vélo, tellement je souffre.
On dit que c'est vous le découvreur de cette Roche aux Faucons.
Non, non. Simplement, il y a trois ans, nous voulions éviter le pont de Tilff qui était en réfection. On a été voir si c'était possible de monter par là. À l'époque, ASO avait refusé car la route était en trop mauvais état, surtout à l'endroit où elle devient très étroite. Depuis, des travaux ont été effectués.
Cette nouvelle finale vous plaît ?
Souvent c'était Saint-Nicolas et sûrement la côte d'Ans qui faisaient la différence. Il n'était pas rare que ce soit un petit peloton qui s'y présente groupé au pied. Moi, je voudrais revoir, même une seule fois, l'arrivée sur le boulevard de la Sauvenière, dans le centre de Liège, après avoir gravi Mont Theux et la côte des Forges puis être descendu directement sur Liège. D'ailleurs, lorsque la Vuelta viendra ici, en septembre 2009, ce sera le cas. L'arrivée sera tracée dans le centre de Liège, où les coureurs en termineront, après un circuit local de 20 km, aux Terrasses, face au Toré. (NdlR : le "Toré" , taureau en liégeois, est un clin d'oeil à l'Espagne. C'est un retour à un lieu mythique du cyclisme puisque les Terrasses furent le théâtre de nombreuses arrivées de la Flèche Wallonne et de Liège-Bastogne-Liège avant et après la guerre).
Parlez-nous de vos victoires dans Liège-Bastogne-Liège.
La première, en 1976, m'a énormément surpris et fait plaisir. J'étais échappé avec Herman Van Springel mais il ne me relayait pas. Je m'attendais à ce qu'il attaque et j'ai été étonné de le lâcher dans La Redoute. Après, ce fut l'émotion, le vrai bonheur. Luc Varenne avait rameuté les gens en disant à la radio que j'étais seul en tête. Il y avait un monde fou qui m'encourageait et m'applaudissait. Je ne l'oublierai jamais. À l'arrivée, Emile Masson pleurait à chaudes larmes (NdlR : l'ancien champion, vainqueur de la Flèche wallonne et de Paris-Roubaix, Liégeois lui aussi, était l'organisateur de la course). Les gens m'embrassaient, me congratulaient, me donnaient des tapes. Moi, je ne me rendais pas compte. Et comme le lendemain, nous courrions un critérium en France avec Eddy, je n'en ai pas profité.
Et deux ans plus tard ?
Ce fut bien plus difficile. Là, j'étais échappé avec Michel Pollentier et, lui, me relayait. Mais il a été décramponné sur La Redoute, aussi. Au sommet, je me suis retourné et j'ai vu le peloton à 200 mètres. Dans une telle montée, ça fait 20 ou 30 secondes, alors, j'ai décidé de ne pas lever le pied et j'ai continué.
Vous suivez toujours le cyclisme, en quoi a-t-il changé ?
C'est très différent de notre époque, évidemment. Les vélos, le matériel, les équipements, les bus, tout cela s'est modernisé et a bien changé.
Vous étiez le bras droit d'Eddy Merckx au service duquel vous avez roulé la majeure partie de votre carrière. Sans problème ?
Dès notre première rencontre, on s'est entendu. Il ne fallait pas beaucoup se parler pour se comprendre. C'est vrai, on faisait bon ménage avec Eddy ! Tous les moments avec lui ont été excellents. Je pense qu'on ne s'est disputé qu'une fois, et encore le mot est fort, après l'étape Orcière-Marseille dans le Tour 1971. Il était à l'attaque pour essayer de reprendre du temps à Ocana. Malheureusement, j'étais dans le peloton et j'ai crevé. Nous n'avons plus jamais pu rentrer dans le peloton.
Cela n'a-t-il pas été difficile de vivre dans son ombre, n'avez-vous jamais pensé à vous affranchir de lui ?
Non, je ne suis pas Astérix, je n'ai pas la potion magique. Surtout, je ne suis pas un leader (NdlR : il emploie le présent), je ne supporte pas la pression, l'obligation de prester tous les jours. J'en suis incapable. Mais c'est vrai, je suis une force de la nature, je peux faire des trucs par moments.
Ceux qui roulaient alors disent que vous étiez aussi fort que lui, parfois même plus costaud.
Non, mais quand je menais le peloton, je le faisais en force. Eddy m'a crié de nombreuses fois d'aller moins vite en me disant que je faisais mal à tout le monde...
On parle de vos "Volk" , de vos deux "Doyennes" , mais on oublie le Tour.
En 1978, j'ai perdu le Tour de France au moment où je croyais le gagner. Ça c'est passé dans le col du Luitel, un col où la course n'est plus jamais passée depuis. Le Luitel n'était pas si dur que ça, mais il est encaissé entre plusieurs montagnes, au-dessus de Grenoble. Il faisait une chaleur étouffante et j'ai eu un coup de barre. En plus, je respirais très mal, car j'ai toujours souffert du rhume des foins. C'est pour cela, d'ailleurs, que je ne me suis jamais bien senti au Giro, c'est l'époque des allergies. La seule étape que j'y ai gagnée, c'était sous la pluie. Pour en revenir à ce Tour 78, avec un peu de réussite, j'aurais pu ensuite monter sur la 3e marche du podium, mais j'ai échoué de peu. Cela dit, j'ai été ravi de porter le maillot jaune neuf jours.
C'est votre pire souvenir ?
Non, le pire, c'est cette fracture du col du fémur, en 1975, à la Semaine catalane. Ça m'a empêché d'aider Eddy au Tour où Thévenet l'a battu. Théo Mathy (NdlR : l'ancien journaliste de la RTBF, décédé l'an dernier) a toujours dit qu'avec moi, Eddy n'aurait jamais perdu. C'est possible, mais je demande à voir.
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