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ENTRETIEN
Le monde de Pixar
PAR FERNAND DENIS
Mis en ligne le 18/11/2003
ENTRETIEN
À DEAUVILLE
Il y a dans le regard d'Andrew Stanton, sur la chemise de Lee Unkrich, quelque chose de Pixar, quelque chose de ludique, de juvénile, d'enthousiaste, d'original, d'inventif, quelque chose qui pétille. Pixar, c'est ce studio qui a ouvert de nouvelles perspectives à l'animation en n'utilisant que l'ordinateur. Pixar, c'est «Toy Story», «1001 pattes», «Monstres et Cie» autant de films époustouflants par leur inventivité permanente, la singularité des personnages, la richesse du récit. Mais finalement, le studio de John Lasseter a moins révolutionné le dessin animé par son avancée technologique que par son esprit. Pixar, c'est l'opposé de la formule de Disney, copiée-collée inlassablement. Les deux sont pourtant contractuellement associés, Pixar est distribué par Disney dans le monde entier. Le mystère de Pixar, c'est que cet esprit ne s'est pas dilué avec les années, momifié avec le succès. Chaque nouvelle réalisation étonne par sa fraîcheur, sa capacité à surprendre. «Le Monde de Nemo» ne fait pas exception. Rencontrer Andrew Stanton, un pionnier de Pixar, et son coréalisatateur Lee Unkrich, c'était l'occasion d'en savoir plus sur cette entreprise fascinante.
Existe-t-il un esprit Pixar?
Stanton. Depuis le début, John Lasseter s'est battu pour qu'il existe un esprit ludique dans l'entreprise. Il a eu cette intuition que, d'une façon ou d'une autre, il apparaîtrait à l'écran.
Comment cet esprit ludique est-il entretenu, concrètement?
Stanton. La première condition, essentielle, est d'engager des gens complètement immatures, drôles, débordant d'imagination. La plupart viennent des écoles de cinéma et d'art plastique où l'on vous pousse à afficher vos goûts, par exemple en décorant son bureau. Par ailleurs, on ne peut mener un processus aussi long que la fabrication d'un film - quatre ans environ - sans que surgisse un malaise au sein de l'équipe. C'est à ce moment-là que cet esprit ludique, ces initiatives folles sont indispensables. Quand c'est arrivé avec «Nemo», on a décidé que les hommes devaient se laisser pousser la moustache, ce qui n'est pas vraiment la mode aux USA. Et le vainqueur était celui qui aurait la plus longue. Celui qui voulait quitter la compétition après quatre ou cinq semaines ne pouvait le faire qu'après s'être promené quelques jours avec une demi-moustache. Une autre fois, tout le monde devait venir travailler en drag queen. Je ne vous dis pas l'ambiance que cela crée. Et surtout, cela fonctionne, car on a résolu les problèmes dans l'enthousiasme.
Est-il vrai que les toilettes sont au coeur de l'entreprise?
Unkrich. C'est l'idée de Steve Jobs (NdlR: le mythique patron de Apple) qui a imaginé nos nouveaux bâtiments. Il ne s'est guère soucié de l'architecture, ce qui le préoccupait, c'était de faire des toilettes le centre du bâtiment. Pour lui, elles devaient être l'endroit accidentel de réunion, l'endroit où des gens appartenant à des services différents, travaillant sur des films différents, peuvent se croiser fortuitement. Au cours de réunions rapides (rires).
Comment s'organise le travail chez Pixar?
Stanton. Nous sommes environ 750 personnes et il y a 4 films en chantier et 2 ou 3 en développement. En gros, il y a deux types d'équipe. Il y a ceux qui imaginent le film, son scénario, ses personnages, ses décors, son look, etc. Cette équipe-là accompagne son film du début jusqu'à la fin, soit 3-4 années. Et puis, à un stade du processus, intervient une équipe qui va réellement construire. Ses membres sont au film ce que les maçons, les électriciens, les plombiers sont à un chantier de construction. Il y a deux équipes de ce type, elles passent d'un film à l'autre.
Avec 750 personnes, Pixar est toute de même une grosse société.
Unkrich. Non, c'est la limite. Au-delà, nous ne serions plus une petite société. Car les gens qui réalisent concrètement représentent moins de 200 personnes, c'est très peu par rapport aux autres studios d'animation. Car chez Pixar, les gens doivent être polyvalents, faire plusieurs choses. Dans une organisation classique, chacun est responsable d'une tâche précise, un personnage, un décor. Ici, on ne fonctionne pas comme cela, on travaille ensemble la séquence complète, on est responsable de la séquence, pas de son personnage. Les gens sont forcés de communiquer, il n'y a pas de «Ce n'est pas mon problème», «J'ai fait MON travail». Chacun est un réalisateur du film.
Quel est le rôle de John Lasseter?
Stanton. C'est marrant car, vu de l'extérieur, John Lasseter est considéré comme le Walt Disney de Pixar. Mais ce n'est pas cela du tout. Nous avons commencé, appris notre métier ensemble avec «Toy Story». C'est naturellement qu'il a pris le leadership et que nous avons adopté une souplesse de fonctionnement. En fait, Pixar a supprimé le management intermédiaire, ceux qui sont entre les artistes et la direction. John est le leader car il a une capacité à diriger son propre film mais aussi d'avoir un regard pointu sur les autres. Il passe régulièrement, on discute certains points, comme cela, sur un coin de table, de façon informelle, mais fondamentalement il nous fait confiance. Ce n'est pas un type qui va discuter des heures sur un détail mais il n'a pas son pareil pour attirer l'attention sur un point qui pourrait conduire dans une mauvaise direction.
C'est exactement le contraire de l'organisation Disney?
Stanton. Exactement. On a vécu cela au début, au moment de «Toy Story». On montrait régulièrement aux «executives» de Disney, ce management intermédiaire entre création et direction, où nous en étions. Et puis John recevait leurs mémos nous enjoignant de faire ceci, de ne pas faire cela. Un mois plus tard, on leur montrait de nouvelles images et les executives disaient: «Très bien, vous avez tenu compte de nos remarques.» John ne manquait jamais de dire «oui, oui». En fait, il ne nous en parlait même pas. La chance de Pixar, c'était de s'être installé près de San Francisco. Si on n'avait pas été à 600km de Disney, on les aurait eus sur le dos tout le temps, on ne serait plus là maintenant.
«Le Monde de Nemo» sort mercredi 26 novembre.
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