Mardi 9 fév 2010

Carême

«Evitons les amalgames sur l'islam»

ALAIN GRESH

Mis en ligne le 08/02/2005

Il y a un réel danger à considérer les musulmans comme un tout homogène. La «loi sur le foulard» en France a entraîné une stigmatisation de la communauté musulmane
    ALAIN GRESH, Rédacteur en chef du «Monde diplomatique». Spécialiste du Proche-Orient. Auteur de «L'islam, la République et le monde».

Alain Gresh, rédacteur en chef du «Monde diplomatique», s'inquiète dans «L'islam, la République et le monde» (*) de la vision véhiculée de l'islam en Europe.

Dans votre livre, vous parlez, à propos de la vision de l'islam qu'ont, en France, les politiques, les intellectuels, les journalistes... de «généralisation abusive». Comment expliquez-vous ce phénomène?

Il y a d'abord une méconnaissance normale parce que l'islam ne fait pas partie directement de notre culture, qu'il a un aspect étranger et compliqué.

Il y a aussi une déformation. Notre histoire avec l'islam, notamment en France, mais aussi, je crois, en Europe sous des formes différentes, a été très marquée par la confrontation non pas lors des Croisades parce que je ne pense pas que ce soit encore très important aujourd'hui mais pendant l'ère coloniale. Quand on relit des textes du XIXesiècle et du début du Xesiècle sur l'islam, on retrouve exactement les mêmes arguments qu'aujourd'hui. C'est frappant à quel point n'a pas évolué l'idée que l'islam est une religion par essence agressive, fanatique. La preuve du fanatisme des musulmans algériens était le fait qu'ils ne voulaient pas se convertir au christianisme... alors que l'on obtenait des conversions relativement importantes en Afrique, et parfois même en Indochine. Et puis on est confronté, il est vrai, depuis une vingtaine d'années, à la fois à l'émergence d'un islam à l'échelle internationale et à l'échelle nationale qui est un choc pour notre Europe très sécularisée.

Quel est l'impact des attentats du 11 septembre 2001 dans cette vision?

Il est très négatif. Je donne toujours cette anecdote très significative. Après le 11 septembre, il y a eu une razzia sur les librairies de gens qui ont acheté le Coran. La réaction a été de dire à l'époque que c'était une bonne démarche. C'est plutôt sympathique que les gens, plutôt que d'aller brûler les mosquées, aient le réflexe d'essayer de comprendre. Et puis ma seconde réaction a été de dire que cela démontre une vision de l'islam très particulière: si on comprend ce qu'il y a dans le Coran, on va comprendre les motivations des 19 pirates de l'air... C'est une vision des religions très idéaliste. Les textes religieux, au cours des siècles, ont justifié les pires crimes et les actes d'amour immense. C'est au nom du Nouveau Testament, qui est un message d'amour, que l'Eglise a fait l'Inquisition et d'autres choses...

Se réclament aujourd'hui du catholicisme l'Opus Dei, le courant de MgrLefèvre, la théologie de la libération, etc. Il y a un vrai danger à présenter l'islam et les musulmans comme un tout sans se rendre compte qu'il y a 1,2 milliard de musulmans qui vivent dans des conditions très différentes. En Indonésie, au Mali, en Arabie Saoudite, la vie quotidienne n'a rien à voir. Et pour l'essentiel, leur vie quotidienne n'est pas gérée par la religion.

Ce qui me semble dangereux, c'est cette identification d'un islam éternel aux musulmans, où finalement on comprendrait aujourd'hui le comportement des musulmans à travers les textes religieux.

Ne peut-on pas malgré tout constater que la sécularisation est moins avancée dans les pays musulmans que dans les pays à population dominante chrétienne?

C'est vrai si on les compare à l'Europe. Mais ce ne l'est pas si on les compare aux Etats-Unis. Il y a une réalité qui me semble importante, c'est le fait que dans beaucoup de pays musulmans, à l'exception des anciennes républiques communistes où l'influence est quand même beaucoup plus faible, il y a une très forte emprise de la religion. Il y a plusieurs explications. Mais une explication qui me semble importante, c'est que l'islam a été un facteur de résistance au colonialisme. Du coup, cela a rendu moins crédible les critiques de l'islam.

Pense-t-on qu'il faut attendre d'éradiquer la religion pour pouvoir faire des réformes ou pense-t-on qu'au-delà de la religion, on peut arriver à lancer des réformes? Regardez le Maroc. Le code de la famille, qui était extrêmement réactionnaire, a été réformé par le Roi après plusieurs tentatives qui avaient échoué. Pourquoi le Roi a-t-il réussi? Parce qu'il a justifié toutes ces réformes au nom de l'islam. On ne peut pas aller à l'encontre des sociétés. Des gens disent qu'il vaut mieux des pouvoirs militaires que les islamistes au pouvoir. Il faut refuser cette alternative. Il faut faire évoluer les sociétés qui gardent leur culture, leur religion... Même en Europe où la religion n'a plus la même emprise, elle reste quand même importante. Ce qui est important, c'est de savoir si les régimes de ces Etats sont démocratiques, si les femmes ont des droits égaux à ceux des hommes.

Vous êtes très critique sur le processus qui a mené en France à la législation sur l'interdiction du port de signes religieux ostensibles dans les écoles publiques. La rentrée scolaire qui, finalement, s'est passée sans trop d'incidents n'oppose-t-elle pas un démenti aux craintes que vous nourrissiez sur l'application de cette loi?

Je peux l'interpréter autrement. Il n'y avait pas tellement de cas de «foulards»: 1000 à 1500 cas. Le fait que, sous les menaces d'expulsion, il n'y ait plus eu qu'une centaine de cas, pour moi, c'est plutôt une preuve qu'il n'y avait pas besoin de légiférer. Mais il faut quand même dire un mot des filles qui ont été exclues et de celles qui, à partir de 16 ans, ont renoncé à aller à l'école à cause de cela. Il n'y en aurait qu'une, cela me poserait un problème. De quel droit peut-on justifier le fait que l'on exclue des filles de l'école républicaine? Dernier élément. On a fait la loi; maintenant elle est là, elle est là. Qu'est-ce qui a changé dans la situation des musulmans? Les problèmes ont-ils changé? On sous-estime ce que ce débat d'un an en France a signifié comme stigmatisation des musulmans, y compris des musulmans qui n'ont rien de religieux et qui se sont sentis vraiment agressés. Je pense donc que, malheureusement, l'effet de la loi est négatif. Il favorise le travail de ceux qui, dans les communautés musulmanes, disent: «Nous n'avons rien à faire avec cette société impie, chrétienne... Vivons entre nous. Replions-nous sur nous-mêmes.»

Vous donnez deux explications à cette stigmatisation de la communauté musulmane. D'une part, la difficulté d'intégration par le travail et le passé colonial. Ne faites-vous pas preuve d'angélisme en semblant soustraire le facteur religieux de ce constat?

Je ne dis pas que le facteur religieux ne pèse pas; il ne me semble pas être un obstacle essentiel. Ce qui est un obstacle essentiel aujourd'hui pour ces communautés issues du monde musulman, et cela est plus vrai en France qu'en Belgique, c'est qu'il n'y a aucune représentation de cette communauté; il n'y a pas un député en France qui est d'origine musulmane, qui s'appelle Mohamed ou Fatima. Et quand vous voyez les forces sociales, y compris le mouvement altermondialiste, ce sont tous des Blancs. Cela, c'est un vrai problème.

(*)Éd. Fayard, Paris, 2004, 440 pp., env. 20 €.

© La Libre Belgique 2005

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