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La Justice à l'écran (1)
Douze hommes en colère, première
Jean-Baptiste et Bruno Dayez
Mis en ligne le 02/07/2005
Ce film, à voir et à revoir, parle de nous-mêmes puisque nous sommes du début à la fin dans la salle de délibération, avec les jurés, et que rien de ce qui s'y passe ne nous est étranger.
Il nous apostrophe sur la manière dont, à chaque réplique, nous réagirions si nous détenions le pouvoir de voter. Il constitue une mise en cause radicale de toutes les raisons possibles pour mal juger, tendant à chacun le miroir de sa bêtise et de sa lâcheté: de celui qui est pressé d'en finir à celui qui porte des jugements catégoriques, en passant par ceux qui règlent leurs comptes avec leurs propres échecs ou refusent de mettre en cause les apparences-évidences.
La radicalité de la démonstration s'appuie sur un ressort scénaristique d'une puissance formidable: les douze jurés (douze hommes, douze blancs!) doivent tomber d'accord sur la sentence et la déclaration de culpabilité envoie d'office le condamné à la chaise électrique!
Le doute
Si cette vue manichéenne de la Justice sert évidemment la force du propos, notons à l'attention du lecteur qu'en Belgique, six votes sur douze en faveur de l'accusé suffiront à l'acquitter. Sept votes contre lui ne suffiront pas à le condamner: dans ce cas de figure, la cour, composée de trois magistrats, devra délibérer à son tour. Si la majorité en son sein rejoint la majorité du jury, l'accusé sera jugé coupable. Dans l'hypothèse inverse, il sera relaxé.
Enfin, le débat sur la culpabilité est suivi d'un second sur la peine: dans notre système de Justice pénale, il n'existe pas de peine fixe, mais une «fourchette» dont le maximum et le minimum sont souvent très éloignés. Un assassin, par exemple, «risque» de trois ans d'emprisonnement à la réclusion à perpétuité, selon les circonstances atténuantes qui lui sont reconnues.
Certes, le fait qu'aucune discussion ne puisse avoir lieu sur la légitimité de la peine à infliger ressert habilement le débat autour de la notion de vérité, en fait ressortir le caractère aléatoire (qu'a-t-on comme preuves?), précaire (que valent ces preuves?), construit (comment a-t-on recueilli ces preuves?). Ainsi, à plusieurs reprises, certains membres du jury demandent au «héros» s'il croit en l'innocence de l'accusé.
Ce à quoi il répond invariablement qu'il doute de sa culpabilité, donnant à tous une merveilleuse leçon de justice puisque la présomption d'innocence en est pierre d'angle.
Malgré tout, il paraît choquant dans le film que l'oeuvre de justice soit de la sorte amputée d'une moitié, puisque la détermination de la peine juste est aussi capitale que l'élucidation de la vérité.
On a vu dans l'histoire du jury des coupables flagrants acquittés malgré tout parce que la peine qu'ils encouraient selon la loi paraissait aux jurés manifestement excessive...
Sensation de vertige
L'oeuvre appelle sans doute d'autres réserves, frisant parfois la caricature sous des dehors très réalistes. La nécessité d'amener l'intrigue à son dénouement suppose que l'on tolère quelques simplifications propres au genre (même en respectant l'unité de lieu, de temps et d'action, la durée du film ampute forcément le temps réel). Ces remarques sont négligeables face à la sensation de vertige que l'on éprouve après l'épilogue: le jury ayant décidé de voter avant de débattre, que fût-il advenu si nul d'entre les douze, faisant preuve à la fois de raison et d'humanité, n'avait voulu exercer librement sa faculté de juger?
Or, sur la faillibilité des preuves, la relativité des témoignages, l'incompétence des avocats (celui de l'accusé, commis d'office, en prend sérieusement pour son grade!), la démonstration est imparable. Ceux qui pensent qu'un dossier répressif ne laisse qu'exceptionnellement place au doute pêchent donc par naïveté.
En réfutant l'un après l'autre les arguments de l'accusation avec un bon sens plein d'aplomb, le héros ne fait que nous renvoyer à la part de subjectivité qui fait de nos jugements ce que nous voulons croire.
© La Libre Belgique 2005
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