Mardi 9 fév 2010

La Justice à l'écran (6)

L'injustice organisée par le pouvoir

Jean-Baptiste et Bruno Dayez

Mis en ligne le 06/08/2005

«Section spéciale», de Costa-Gavras, colle au plus près de la réalité historique. Ce film montre comment les serviteurs de l'État peuvent trahir le droit dans les formes.

Ce film terrible de Costa-Gavras, daté de 1976, colle au plus près de la vérité historique. Servi par une pléiade d'acteurs français formidables (Louis Seigner, Pierre Dux, Michael Lonsdale, Claude Piéplu, Jean Bouise...), la force de sa dénonciation consiste à montrer que l'injustice la plus flagrante peut aussi se parer d'excellentes raisons.

Que valent, par exemple, six vies humaines au regard de cinquante ou cent autres?

On voit fléchir sous cet argument bien des indécis: si l'armée allemande menace d'exécuter en grand nombre des otages «estimables», n'est-il pas préférable de les échanger contre l'existence de quelques «rebuts sociaux» («C'est la lie de la terre que vous allez juger», dit l'un des protagonistes)?

Dans les formes

A y être attentif, ce type de raisonnement est antédiluvien: «une injustice vaut mieux que le désordre» a toujours été érigé en principe de base par les dictatures.

A rebours de ce raisonnement, qui équivaut à dire qu'une injustice vaut mieux qu'une autre, le lecteur se référera au récit biblique, où Abraham tente de sauver Sodome et Gomorrhe au motif qu'il s'y trouve sans doute cinquante, à défaut trente, ou, dans le pire des cas, dix justes, signifiant de manière exemplaire que le sacrifice d'un seul innocent est injustifiable en tout état de cause au regard de la Justice.

Mais ce qui est le plus interpellant dans cette oeuvre dense, c'est la manière dont la Justice «met les formes» pour se livrer à cette grotesque pantomime. Il faut voir ces juges médiocres, à la veille d'une retraite aussi terne que leur carrière fut morne, accepter avec empressement une promotion qui s'était fait interminablement attendre: présider la section spéciale, c'est-à-dire une cour dont les arrêts sont écrits avant d'être rendus, leur paraît néanmoins un honneur alors que c'est la négation même de leur métier de juge.

Qu'importe le fait qu'ils perdent instantanément toute indépendance pour devenir les instruments du pouvoir, et qu'ils soient tenus, au mépris des règles les plus élémentaires du droit, d'appliquer une loi rétroactive, ils se considèrent aussitôt investis d'une mission supérieure: être les artisans d'une répression aveugle par laquelle passe le salut de la Nation.

Cependant, comble d'ironie, cette iniquité qu'ils doivent faire triompher sans état d'âme, ces serviteurs exemplaires de l'Etat l'enrobent d'un respect scrupuleux pour les formes.

On assiste ainsi, littéralement, à une parodie de procès. Tout est joué d'avance, mais «la parole est à Untel», puis à tel autre, alors que tout ce qui n'a pas encore été dit est déjà entendu.

Un doute

Les avocats, commis d'office parmi les plus jeunes confrères, servent uniquement à cautionner la procédure? On les laissera néanmoins plaider puisque la défense a la parole en dernier lieu. La cour se retire pour délibérer? L'hypocrisie atteint alors des sommets puisqu'il faut six têtes pour le soir même.

On est pourtant témoin d'un extraordinaire simulacre de débat, où l'infraction la plus vénielle servira de prétexte pour punir celle qui l'est à peine moins de la mort.

L'impression que produit ce film est alors effrayante: où l'on se prend à penser que le rituel judiciaire, censé protéger l'honnête homme contre l'arbitraire, n'est qu'une forme vide, vaines politesses, usages, derrière lesquels se tapit l'injustice.

Et l'on se prend à douter: si le procès le plus inique peut se dérouler, selon les apparences, conformément au droit, qu'est-ce qui nous garantit, alors, qu'un procès «ordinaire, classique», n'est pas tout autant pipé?

Que le juge que le hasard nous échoit n'est pas un imbécile, un vendu, un salaud?

Que l'avocat qui nous défend ne fait pas simplement semblant de prendre notre parti? Que le procureur (du Roi ou de la République, n'importe) n'a pas reçu pour instruction de requérir contre nous le maximum, non pas parce qu'il est mérité, mais pour la force de l'exemple?

Scrupule

A cette vue cauchemardesque le film oppose peu de chose, mais qui, dans le contexte, valent mieux que rien: d'une part, la publicité des débats est interdite, car «dangereuse pour l'ordre public».

De l'autre, l'un des cinq conseillers, pris d'un tardif mais contagieux scrupule, refusera d'obéir jusqu'au bout aux injonctions reçues.

Ce retour de conscience sauvera trois accusés de la guillotine.

De quoi ne pas désespérer, en somme.

© La Libre Belgique 2005

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