Mardi 9 fév 2010

La Justice à l'écran (7)

L'éloquence comme procédé

Bruno et Jean-Baptiste Dayez

Mis en ligne le 13/08/2005

Va-t-on blâmer un avocat d'être brillant? Biegler (James Stewart) joue du boniment du camelot, sans commettre la faute de l'escroc.

Par plusieurs aspects, le film «Autopsie d'un meurtre», d'Otto Preminger, déconcerte le spectateur belge. Ainsi, l'avocat (James Stewart) a-t-il exercé antérieurement les fonctions de procureur. Comme s'il était indifférent d'accuser ou de défendre, renforçant l'impression que le procès est un pur jeu de rôles. Biegler eût donc pu soutenir la thèse inverse à la sienne si les hasards de la distribution lui avaient dévolu la tâche d'accuser!

Ainsi assiste-t-on par ailleurs à d'interminables discussions sur le point de savoir si le viol de Laura Manion peut ou non... faire l'objet du débat! Le jury est donc censé connaître d'un meurtre dont l'auteur est en aveu sans pouvoir être informé du mobile propre à l'excuser, sinon le justifier! Il faudra que la défense fasse preuve, en l'espèce, d'une persévérance peu commune pour obtenir que la discussion ne soit pas tronquée d'une part essentielle. Ce qui, de la sorte, paraît à nos yeux incompréhensible ajoute, en fait, à l'impression d'ensemble selon laquelle le procès est un artifice. Ce dont il y est question, ce ne sont pas des faits, mais bien des thèses en fonction desquelles ces faits sont reconstruits. La réalité y sera sujette à transformations «selon les besoins de la cause».

Sujets d'étonnement

Le film contient d'autres sujets d'étonnement. Par exemple, on y voit l'avocat mener sa propre enquête en contactant les témoins et les sollicitant, ce qu'il est rigoureusement interdit de faire dans notre système de droit pour éviter toute collusion.

Mais ces diverses bizarreries renvoient toujours, somme toute, à la même question: quelle est la place exacte de la vérité en justice? S'agit-il, comme on l'enseigne en Faculté, de l'unique but en vue duquel toute la procédure est instituée? Ou bien plutôt faut-il admettre que, la «vraie vérité» étant presque à coup sûr au-dessus de ses moyens, la justice s'accommode forcément de ce que l'on peut, sinon affirmer, du moins «alléguer avec vraisemblance» ?

Autrement dit, devant faire avec ce qu'elle a, la justice a pris l'habitude de se déterminer en fonction d'une hypothèse qu'elle juge la plus crédible. A cet égard, la figure de l'avocat campée par James Stewart est exemplaire. On pourrait taxer Biegler de cynisme puisqu'il «suggère» à demi-mot à son client de choisir un «système de défense» qui peut lui valoir l'acquittement... sans même l'avoir laissé s'exprimer! Au lieu de s'en faire le porte-voix, il muselle donc son client en lui dictant «sa» vérité, la version à laquelle il serait bienvenu que l'accusé se tienne une fois pour toutes s'il veut courir la chance de s'en sortir indemne. Pourtant, Biegler ne fait qu'exercer son office «dans les règles de l'art». La thèse pour laquelle il opte, soit la «force irrésistible» ayant annihilé le libre-arbitre de Frederick Manion (Ben Gazzara), n'est pas moins plausible qu'une autre. En fait, professionnellement, la vérité ne le concerne pas, car elle est hors de portée: rien ne lui garantit que Manion, quoi qu'il lui dise, soit sincère.

Comme, par ailleurs, il est préposé à le défendre, son principal impératif reste l'efficacité. Sa responsabilité propre, en tant qu'avocat, se résume à obtenir le meilleur résultat possible. Ce serait donc lui faire un mauvais procès que de le traiter de tricheur. Certes, il joue, mais dans le respect des règles du jeu. Suggérer à Laura Manion (Lee Remick) d'ôter ses hauts talons et mettre un chapeau pour avoir l'air moins provocant, à l'expert psychiatre choisi par la défense de porter des lunettes pour faire plus sérieux, relève sans doute de la manipulation mais n'équivaut pas à tromper. C'est la différence entre le boniment du camelot et la fraude de l'escroc: on peut vanter exagérément les vertus d'un produit mais non «vendre du vent». Tout au plus Biegler use-t-il de procédés pour amener le jury à ses vues; ces procédés n'en sont pas pour autant déloyaux. Le principal d'entre eux n'est d'ailleurs autre que l'éloquence!

Joute oratoire enlevée

La joute oratoire à laquelle se livrent les deux parties est, dans ce film, particulièrement enlevée: va-t-on blâmer Biegler d'être brillant? C'est pourtant grâce à la rhétorique qu'il prendra la mesure de son adversaire! Loin de plaider des choses qu'il sait fausses, il est animé par une seule certitude: en cette affaire (comme tant d'autres), rien n'est sûr. S'il tire toute la couverture à lui, c'est parce que ce qu'il défend est parfaitement vraisemblable. Il ne lui en faut pas davantage pour agir comme si c'était vrai.

La semaine prochaine: «Au nom du père» («In the Name of the Father»), de Jim Sheridan

© La Libre Belgique 2005

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