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Justice à l'écran
Etre accusé, n'est-ce pas être coupable?
Jean-Baptiste et Bruno Dayez
Mis en ligne le 27/08/2005
Tiré de l'oeuvre homonyme de Franz Kafka, «Le Procès», film d'Orson Welles, daté de 1963, restitue avec ses moyens propres le caractère absurde. De la première à la dernière image, le spectateur est témoin de situations aberrantes qui s'enchaînent avec une parfaite logique, celle du non-sens, à laquelle il doit néanmoins adhérer s'il veut conserver la moindre intelligibilité de l'action!
Ainsi devons-nous consentir dès le départ à ce que Joseph K. (auquel Anthony Perkins prête son physique parfaitement lisse pour exprimer les tourments intérieurs), au lieu de chasser l'intrus qui le tire du sommeil, agisse comme s'il avait quelque chose à se reprocher. Certes, il n'est coupable de rien; aucune accusation n'est d'ailleurs proférée à son égard. Ses protestations sont cependant de pure forme et sa situation, quoique surréaliste, rapidement admise. Soit, il n'a pas été privé de sa liberté; néanmoins, il appréhende confusément qu'il n'y a déjà plus d'échappatoire: être accusé, n'est-ce pas être coupable?
Justice toute puissante
La suite de l'intrigue lui donne en effet constamment raison. A mesure qu'il essaie de comprendre comment fonctionne la justice (ayant somme toute renoncé à savoir ce qu'elle lui voulait), le mystère s'épaissit. Chaque fois qu'il fait mine de se révolter contre sa condition en prétendant demander des comptes, ses interlocuteurs le dissuadent en le convainquant de la toute-puissance d'une justice au demeurant inaccessible. K. en sera tellement persuadé au terme de sa quête qu'il se remet entre les mains de ceux qui l'exécuteront sans jugement: à quoi bon eût servi un procès?
Le titre du film participe donc du même processus que son contenu: il ne pourrait pas plus y avoir de procès que Joseph K. n'est susceptible d'être informé des charges qui pèsent sur lui, puisque la justice est une fatalité qui s'abat anonymement sur des individus que le sort désigne arbitrairement. Si le procès est un non-procès, c'est parce que la justice telle que ce film l'illustre, dans une brillante mise en scène visionnaire, est la quintessence de la non-justice.
Au droit élémentaire de savoir ce dont vous êtes accusé se substitue ce qui en est la négation même: une mise en accusation abstraite et formelle. On ne peut même pas parler dans ce cas d'une présomption de culpabilité, puisqu'il n'est jamais reproché à Joseph K. d'être coupable de quoi que ce soit. Cette justice qui n'en est pas une fait ainsi l'économie de ce qui, en principe, fait son essence: la question de la vérité. Lorsqu'un régime totalitaire décrète fous ses dissidents, il participe du même modèle : une mise en cause globale de l'individu remplace l'énoncé de charges précises dont il eût pu se défendre. De cet «oubli» initial dérivent tous les autres abus dont K. est la victime plus ou moins consentante.
«Ajournement illimité»
A défaut d'accusation précise, il ne saurait y avoir d'«acquittement réel». Tout ce que K. peut escompter des juges dont il obtiendrait l'oreille (lesquels ne seront jamais ceux-là qui devront juger sa cause), c'est un «acquittement apparent», ayant pour conséquence qu'à peine acquitté, il sera remis en accusation, puis rejugé, et sic ad infinitum... ou bien un «ajournement illimité» grâce auquel il gagne sans doute une tranquillité relative, mais sans être quitte pour autant d'un procès toujours à venir. Comme l'intuitionnait le héros, il n'y a donc jamais moyen d'en sortir. A rebours de tous nos idéaux, la machine judiciaire est une machine infernale, animée par un mouvement perpétuel qui broie ceux qui y tombent, et dont le mécanisme est actionné par une toute-puissance aveugle. Dans ce contexte, les quelques «acteurs de justice» auxquels s'adresse K. sont réduits à l'état d'êtres corrompus : sur le bureau du juge d'instruction, un livre érotique remplace les textes de loi. Il partage par ailleurs avec un étudiant en droit les faveurs de sa greffière. Quant à Me Huld, campé par Orson Welles lui-même, il consulte de son lit, couche avec sa secrétaire (Romy Schneider) et terrorise son client Block en lui faisant craindre perpétuellement l'issue d'un procès dont il ne saurait seulement lui dire quand il aura lieu.
Caricatures de leur fonction, l'un et l'autre contribuent à dresser le portrait d'une justice de cauchemar dont l'oppressante absence (la «Haute Cour») étant à tout jamais hors de prise en fait, par une inversion de toutes les valeurs, une force du mal.
© La Libre Belgique 2005
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