Mardi 9 fév 2010

FRANC-MAÇONNERIE

Feu sur les temples frileux

ALAIN BAUER

Mis en ligne le 18/10/2005

Refusant de transiger sur le principe de la liberté de parole, Alain Bauer a quitté sa loge avec fracas et commet un livre chaud. Examen de conscience.

Ancien grand-maître du Grand Orient de France.

Auteur du «Crépuscule des frères. La fin de la franc-maçonnerie?» (1).

Les non-initiés, qu'il leur soit pardonné, décrivent souvent les loges maçonniques comme des sociétés secrètes. A quoi les francs-maçons ont leur réplique toute prête: parlons plutôt de sociétés discrètes. Leur transparence au demeurant, qui n'est certes pas celle d'une maison de verre, est depuis quelques années au coeur d'une polémique.

Or, depuis la rentrée, le débat s'est quelque peu animé; voire envenimé. Vivement critiqué au récent convent du Grand Orient de France, en raison même de ses prises de positions publiques, l'ancien grand-maître a claqué la porte de l'obédience. A 43 ans, Alain Bauer a dû quitter sa loge à contre-coeur mais n'abandonne pas pour autant la maçonnerie.

Il a refusé de transiger sur le principe de la liberté de parole. C'est à ce titre d'ailleurs qu'il a publié dernièrement un livre chaud comme un brandon de discorde, «Le crépuscule des frères. La fin de la franc-maçonnerie?» (1). La juste question, en vérité, après vingt années de doute pour la franc-maçonnerie, tiendrait à savoir si celle-ci précisément est au bord du renouveau ou du déclin.

«Lucide sur les origines, bilan critique du présent, vision prophétique quant à demain», l'ouvrage se veut en même temps iconoclaste et salutaire. «Les religions, la politique, les cultures sont en crise. Le progrès, la science, l'histoire aussi. Pourquoi la franc-maçonnerie échapperait-elle aux turbulences?»

Par-delà la France, «fille aînée de la maçonnerie», Alain Bauer décèle une crise mondiale des loges. Le monde anglo- saxon (Etats-Unis et Grande-Bretagne), qui comptait jusqu'à sept millions de frères aux heures glorieuses de l'entre-deux- guerres, n'en aurait désormais plus qu'un million à peine. La Belgique, en revanche, «à la franc-maçonnerie si chaleureuse et si vaillante», serait l'une des rares -avec l'Islande- à porter bien haut l'étendard de l'initiation.

Il y a juste quatre ans, dans «L'Express», le grand maître, alors réélu à la tête du Grand Orient de France, proclamait déjà que «le seul secret qui existe chez nous est celui de l'initiation, qui est une expérience intime. Mais j'engage tous nos membres à assumer publiquement, avec fierté, leur appartenance maçonnique. Cela n'a jamais nui à la réélection d'hommes politiques qui l'avaient avoué. En revanche, tout maçon doit avoir la garantie de n'être pas dénoncé par les autres. Beaucoup souhaitent garder le secret envers leur employeur, leur administration, leur famille...»

A présent, Alain Bauer appuie son discours, reprochant aux francs-maçons d'avoir manqué, pour longtemps peut-être, «un embranchement essentiel de l'histoire moderne». Il en impute au Grand Orient une importante part de responsabilité, observant que, depuis l'affaire Dreyfus, «la plus ancienne obédience française a peur d'elle-même et de sa place dans la société».

Elle revendique sa place, dit-il, sans vraiment l'assumer. «Une crise se profile? Le Grand Orient se mobilise mais crée immédiatement une autre structure pour oeuvrer dans la société: Ligue des droits de l'homme, Ligue de l'enseignement, mutuelles, et autres associations (...). Hier fiers de leur appartenance, ils apparaissent aujourd'hui frileux et souvent clandestins.»

S'il existe toujours des vénérables engagés dans le forum politique, il reste à ses yeux que les sujets de société, son évolution, ses angoisses et ses pulsions sont rarement à l'ordre du jour. La franc-maçonnerie contemple certes les bouleversements du monde et la détresse des hommes; «elle s'émeut, s'agite, dénonce -parfois. Mais elle intervient de moins en moins».

Depuis quand, s'interroge l'auteur, les héritiers des bâtisseurs de pyramides et de cathédrales devraient-ils se plier au régime de la pensée unique? Car il n'en va pas seulement de la participation au débat public, mais au débat interne lui-même. Bauer se gausse en évoquant les «planches», exposés maçonniques suivis d'un débat, sur des sujets hautement ésotériques (le tablier, les gants, le chiffre 7, etc.), quand il ne s'agit pas de la culture du miel en Egypte sous la XIedynastie ou des coupures de courant en Amérique du Nord.

«Ce qui nous manque, c'est justement la Parole», se récrie-t-il. Rappelant que, «par ses gènes, la maçonnerie est désobéissante, elle préfère les questions aux réponses, surtout celles qui dérangent». Or, la question de fond qui s'imposerait aujourd'hui serait de savoir «comment renouer avec notre culture et nos valeurs pour accompagner le progrès sans détruire les fondations». Mais la peur domine. Celle du passé et du présent, mais de l'avenir encore, «chacun se persuadant que nos enfants, pour la première fois dans notre histoire, vivront moins bien que nous». Désolant constat, en effet.

Alain Bauer décrit ici un monde désenchanté, avec toujours plus de riches plus riches et de pauvres plus pauvres. Et une économie virtuelle, celle d'une spéculation sans production, qui tend à submerger l'économie réelle, dans l'indifférence générale. «Tant que ça marche...», soupire-t-il, en regrettant que les francs-maçons n'aient pas, comme pendant la période 1830-1930, débattu de cette actualité prioritaire.

«En contrepartie, les francs-maçons ont poursuivi leur travail de fond sur les grands problèmes humains. En particulier en matière de génétique, de liberté de la recherche, de maîtrise de la fécondité, de droit de vivre et de mourir dans la dignité, le travail des loges fut considérable.» M.Bauer salue alors le travail de maçons agissant individuellement au nom de leurs valeurs, à contre-courant des obédiences elles-mêmes, souvent captives de leurs luttes intestines.

En regard justement de la «Grande Loge Mère» anglaise -aujourd'hui scindée-, sanctuaire résolument attaché à ses principes religieux, la franc-maçonnerie française peut se targuer de s'être portée, dès ses origines en 1728, sur le front de la libération des individus. «Pionnière de la démocratie interne, du suffrage universel, de l'abolition de l'esclavage, des libertés personnelles et publiques, du droit de choisir pour les femmes, des lois sociales, de la liberté d'opinion ou d'association, de la laïcité, elle a réussi, depuis près de trois siècles, à influer sur le progrès des sociétés.»

Tandis que la laïcité et la liberté de conscience ne sont plus guère incompatibles, c'est l'idée dorénavant d'extériorisation qui suscite une bouillante controverse. Alain Bauer s'agace de l'argument rebattu -notamment par ses ennemis- d'une société «ini-tia-ti-que». Certes cette maçonnerie l'est-elle, mais pas seulement. Ni d'ailleurs exclusivement philosophique ou fraternelle. Ni vraiment une religion laïque, insiste-t-il, et pas davantage un lobby politique! «Cette alchimie étrange et changeante porte un nom. Cela s'appelle une culture.»

Déplorant, par exemple, la médiocrité d'une littérature qui, dans les rayons «New Age» des librairies, voisine avec le tarot, les OVNI ou la parapsychologie, l'ancien grand maître caresse d'autres ambitions pour les «Filles et Fils de la Lumière». Tout le monde, dans les ateliers, ne partage pas ses audaces. Celles d'un examen de conscience doublé d'une cure de jouvence.

(1) La Table Ronde, 171 pp., env. 16,50€

© La Libre Belgique 2005

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