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entretien
«Un amour immodéré jamais payé en retour»
PAR KARIN TSHIDIMBA
Mis en ligne le 08/11/2006
A u départ, j'étais parti pour une fiction mais durant la préparation, nous avons recueilli des témoignages très forts et je me suis dit -vu le délai de réalisation d'un long métrage- que je ne pouvais pas garder ces images sur mes étagères. Vu la gravité de cette histoire, la logique documentaire s'est imposée», explique le réalisateur belgo-marocain Mourad Boucif. L'idée de la fiction demeure qui «partira de la guerre pour interroger nos certitudes sur l'autre». Même si la sortie d'«Indigènes» - sur le même thème- rend les choses... difficiles.
Comment avez-vous contacté tous les témoins de votre film?
J'ai eu connaissance de leur existence par le bouche à oreille, par des fils et petits-fils de... et par Internet aussi. C'était très compliqué d'obtenir une liste. Même dans les archives de l'hôpital Brugmann où un certain nombre de blessés ont transité, on n'a retrouvé aucune trace. Tous les témoins du film étaient incorporés à l'armée française. Ils venaient de Tunisie, d'Afrique centrale, du Maroc, d'Algérie, du Mali, du Sénégal, d'anciennes colonies ou de protectorats.
Comment expliquer cette convergence de films, de reportages?
A un moment donné, les faits remontent à la surface. Mais il n'y a pas de hasard. Cette mise en évidence est alimentée par des personnes issues de l'immigration. Comme ce fut le cas de la pièce «Gembloux» de Sam Touzani.
Comme ceux qui, en France, ont critiqué la façon de parler de la colonisation dans les livres d'Histoire et ont dénoncé certains épisodes cachés?
Oui, et puis, il y a le sentiment d'urgence, car ces témoins directs sont en train de disparaître. On se sent animé par une mission et un sentiment de privilège: impossible de rester impassible face à leur demande de témoigner. Ils se sont engagés jusqu'au bout alors qu'ils auraient pu déserter: la parole donnée est sacrée pour eux, même s'ils sentaient qu'ils s'étaient fait avoir. Et puis, la surveillance et la répression exercées par les gradés étaient très fortes. La prise de conscience est venue avec les guerres coloniales auxquelles on leur a encore demandé de prendre part mais cela ne prenait plus.
Vous avez pris soin de multiplier les témoignages et angles d'approche pour asseoir votre propos...
Au départ, je voulais privilégier les visages des anciens, si riches, qui sont comme un patrimoine de l'humanité. On est resté 5 semaines chez eux, on ne pouvait plus quitter le foyer. On était tellement touchés par leur silence, leur émotion. Mais je voulais aussi un travail scientifique à côté du travail de mémoire qui a ses côtés affectifs. Un travail de journaliste et d'historien. D'où la volonté de contacter des historiens et d'autres acteurs de l'époque comme cette infirmière présente sur le champ de bataille de Monte Cassino. On est allé la voir en Provence où elle réside aujourd'hui.
On les a invités, ils vont venir le 18 novembre à Bruxelles. Ce sont des gens âgés et en mauvaise santé mais cette rencontre avec le public, pour eux, c'est l'apothéose. Le film amène des débats qui durent des heures. Malgré l'âge et la fatigue, ils sont remis sur pied par ces quelques minutes de reconnaissance.
On est frappés par l'absence de rancune chez eux...
Je ne sais pas comment ils arrivent à dissocier l'amour et la tendresse pour la France et l'Europe de leur amertume profonde. Malgré tout ce qu'on leur a fait subir, ils sont à des années lumière de la rage d'une certaine jeunesse, même s'ils sont conscients qu'ils ne sont pas payés en retour de leur amour. C'est un très bel exemple, une grande leçon d'humanité et d'humilité.
Il y a le problème de l'indemnisation mais aussi celui de l'absence de reconnaissance par l'Histoire. Le monde entier leur doit cette démocratie qui nous est si chère. 920000 hommes venus défendre l'Europe en danger et on ne nous l'enseigne pas! Même à Gembloux où tant d'hommes sont tombés, je ne l'ai découvert que lors des commémorations d'il y a deux ans...
Qu'en est-il de la sortie en France?
Les démarches en France et les contacts avec les chaînes de télévision sont encore en cours, notamment via le Wip. Un chemin long et parsemé d'embûches pour une jeune boîte de production comme la nôtre. Parallèlement à la sortie dans sept grandes villes belges, une exposition de photos inédites sera visible à la Fnac jusqu'au 25 novembre. Et une rencontre avec d'anciens tirailleurs organisée le 18. Divers contacts ont été pris avec des écoles et des associations. Notre volonté est que ce film soit vu par les plus jeunes afin que son propos entre dans les livres d'Histoire. Il faut rappeler cette Histoire avec force. Si, aujourd'hui, certains traversent encore le détroit de Gibraltar, c'est parce qu'il y a un lien, que leurs grand-parents sont venus combattre ici et que l'Europe leur a fait miroiter un tas de choses. Il ne faut pas l'oublier!
On parle beaucoup de la France mais que fit la Belgique à l'époque?
On dit qu'il y a eu 18 000 Congolais engagés pendant la Seconde Guerre mondiale, mais je n'en sais pas plus. C'est une question encore à creuser...
de tous ces anciens combattants bafoués, oubliés.
© La Libre Belgique 2006
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