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spiritualités
Transgresser une loi est-ce pécher ?
Henri WEBER
Mis en ligne le 27/03/2007
Curé de paroisse. Membre d'un groupe d'accompagnement de personnes séparées, divorcées et divorcées remariées au Brabant wallon.
Lois et conscience. Il y a quelques années, Mgr Lefèvre, fondateur d'une Église intégriste, avait été mis par le pape devant un choix. Ou bien il renonçait à ordonner des évêques et il restait dans l'Église catholique, ou bien, s'il les ordonnait, il serait excommunié.
De fait, en ordonnant des évêques, Mgr Lefèvre créait une Église parallèle. Nous savons qu'il passa outre et qu'il fut excommunié. Comme toute institution humaine, l'Église se doit d'édicter des lois. Ce faisant, par souci de cohérence, elle doit aussi prévoir des sanctions pour celles et ceux qui y désobéiraient. Mais en même temps, depuis ses débuts, l'Église reconnaît que ses lois n'ont jamais un caractère absolu et elle enseigne qu'au-dessus des lois, il y a un principe directeur, qui, lui, est absolu : la conscience. Voici ce qu'en dit le Concile Vatican II dans sa Constitution "Gaudium et Spes", au numéro 16. "Au fond de sa conscience, l'homme découvre la présence d'une loi qu'il ne s'est pas donnée à lui-même, mais à laquelle il est tenu d'obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d'aimer et d'accomplir le bien et d'éviter le mal, au moment opportun résonne dans l'intimité de son coeur : "Fais ceci, évite cela". Car c'est une loi inscrite par Dieu au coeur de l'homme; sa dignité est de lui obéir, et c'est elle qui le jugera. La conscience est le centre le plus secret de l'homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre."
En 1987, les évêques de Belgique publiaient le "Livre de la foi" dans lequel, à leur tour, ils traitaient de la conscience. Ils écrivaient notamment ceci : "La loi fait de nous des êtres libres en nous libérant de l'égocentrisme. C'est dans ce contexte que chacun peut décider en connaissance de cause et en conscience si la loi s'applique dans telle situation concrète de sa vie. La loi ne supprime donc pas la liberté personnelle" (page 167). À la page précédente, ils notaient : "S'il est vrai que chacun doit suivre sa conscience, chacun est tenu en conscience de s'informer afin de ne pas agir à l'aveuglette [...] Suivre sa conscience, c'est découvrir les profondes exigences de la vie personnelle et de la vocation et les assumer personnellement." Suivaient des conseils pour former sa conscience, comme se mettre à l'écoute de la Parole de Dieu, de la communauté ecclésiale et de la communauté humaine, étudier tous les aspects d'un problème, sans préjugé ni oeillères, prier, demander conseil, etc.
Suivre sa conscience n'est donc en rien n'écouter que ses caprices. C'est agir selon ce que je crois que Dieu attend de moi. Sachant qu'un jour, pour y arriver, il me faudra trancher : ou décider de suivre telle loi ou décider de la transgresser. Avec cette donnée, qui ne facilite pas les choses, que l'un peut très bien "en conscience" observer telle loi tandis que l'autre toujours "en conscience" peut très bien la transgresser ! Ce qui est commun aux deux, c'est d'avoir écouté leur conscience.
J'en reviens à Mgr Lefèvre, avec qui, je le précise, je n'ai aucun atome crochu. Selon ce qui précède, il était très possible, seul Dieu le sait, qu'en désobéissant à l'ordre impératif de l'Église, il ait suivi sa conscience et donc n'ait pas commis de faute. Dès lors, si à un plan public, il devait être sanctionné, au plan de son for interne (de sa conscience), il pouvait très bien se trouver en accord avec Dieu. Je pense qu'il aurait été bien de la part de l'autorité de l'Église de le dire.
Et les personnes séparées, divorcées, remariées ?
Chacun sait qu'en franchissant l'étape de la séparation, du divorce et éventuellement du remariage, le chrétien désobéit formellement à une loi d'Église. Loi qui s'inspire de la parole de Jésus : "Que l'homme donc ne sépare pas ce que Dieu a uni." (Voir Marc 10, 9 et textes parallèles.) Mais la question se pose immédiatement : cette personne qui désobéit aussi formellement à une loi d'Église se coupe-t-elle de Dieu pour autant ? Ou pour dire les choses autrement : se met-elle automatiquement en situation de péché ? La réponse à cette question me paraît évidente : si on peut facilement constater qu'elle a désobéi, personne ne peut dire si elle a péché. (1)
Péché ? Dans le même "Livre de la Foi, les évêques écrivent, page 168 : "Commettre un péché, c'est faire le mal consciemment et de plein gré. Le péché est plus qu'un acte manqué : il endommage les relations à Dieu, à autrui, à soi-même. Il atteint la personne dans son être et dans son bien." Désobéir à une loi ecclésiale, comme à une loi civile, n'équivaut donc pas nécessairement à "faire le mal consciemment et de plein gré". Ce peut l'être comme ce peut être le contraire. Seule la personne concernée peut le savoir, et évidemment Dieu. En tout cas personne d'autre puisqu'au coeur de sa conscience l'être humain est seul avec Dieu.
Jeter les lois d'Église à la poubelle ?
Évidemment non ! On tomberait en plein subjectivisme ! Nous sommes au contraire invités à considérer les lois ecclésiales, de même que les lois civiles, comme importantes. Elles sont le plus souvent d'excellents points de repère établis sur une tradition ancienne qui, pour des lois d'Église, remonte à Jésus et même au premier Testament. Ces lois, je le répète, sont là pour aider notre conscience à prendre ses décisions.
On pourrait résumer tout ceci en disant : agir en se moquant de toute loi (civile ou d'Église), ce n'est pas agir moralement. Agir de telle manière pour la seule raison qu'une loi le prescrit, ce n'est pas non plus agir moralement. Agir moralement c'est essayer de connaître la loi concernée, avec ses raisons d'être, et juger ensuite s'il convient de la suivre dans la situation qui est la mienne pour le moment.
Il faut, bien sûr, ajouter qu'une personne séparée, divorcée ou divorcée remariée peut, comme n'importe quel chrétien ou être humain, "faire le mal consciemment et de plein gré". Que ce soit dans ses relations avec son "ex" ou que ce soit dans tout autre domaine de la vie. Mais cela, c'est autre chose.
(1) Dans ce sens, l'ancienne notion de "pécheur public" pour qualifier une personne divorcée n'a pas de sens, puisqu'elle déclare "public" ce qui, de soi, est privé.
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