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RENCONTRE
William Ospina incantatoire
ENTRETIEN OLIVIER STEVENS
Mis en ligne le 05/10/2007
Né à Padua en 1954, William Ospina s'est consacré à la littérature et au journalisme. Figure phare de la culture colombienne contemporaine, il est aussi poète et essayiste. Au terme de six ans de recherches, il a publié, en 2005, son premier roman, "Ursúa", aujourd'hui traduit en français.
Gabriel García Márquez a salué la sortie d'"Ursúa" comme étant le livre le plus important des dix dernières années en Amérique latine. Comment appréciez-vous cet hommage ?
Je ne pensais pas que mon premier roman serait accueilli par des commentaires aussi élogieux de la part d'un homme qui a marqué plus qu'aucun autre la littérature sud-américaine contemporaine. Je dois beaucoup à "Cent ans de solitude" que le prix Nobel a publié voici quarante ans. Cette vaste chronique quasi familiale de gens et de terres qui plongeaient leurs racines dans les mythes et la cosmogonie constituait plus qu'un roman : c'était le texte fondateur d'une culture. De plus, en espagnol, comme dans sa traduction française, je ne connais pas de prose aussi rythmée que la sienne, aussi poétique. Un des secrets du succès de sa stylistique réside dans le mélange inattendu et génial de musiques verbales hétéroclites et non-conventionnelles.
Vous réclamez-vous de sa filiation ?
Je crois comme lui qu'une des conditions pour être écrivain est d'entretenir une relation magique, presque superstitieuse avec les mots. Par l'ampleur de sa vision, c'est l'un des auteurs que j'admire dans le panorama de la littérature mondiale. Mais d'autres oeuvres m'ont aussi beaucoup influencé. Le monologue intérieur du dernier chapitre d'"Ulysse" de Joyce, les pérégrinations hallucinatoires et enchanteresses d'Oscar Wilde, la prose de Shakespeare que je trouve, vue d'Amérique latine, très bigarrée et très contemporaine... "L'Aleph" de Borges aussi, dont les descriptions font instantanément ressentir la pluralité et la simultanéité de différents univers. Ces références campent le paysage littéraire d'"Ursúa".
Avez-vous délibérément voulu écrire une épopée métaphysique des conquistadors ?
L'Amérique latine ne se prête pas à la tiédeur, il y a quelque chose d'incantatoire dans l'hispanité. Cela s'est transmis depuis le Siècle d'or castillan dans la littérature comme dans la peinture. Une certaine folie s'empare de l'imaginaire espagnol dès qu'il est en contact avec d'autres civilisations ou d'autres paysages. La rencontre est souvent terrifiante, presque endiablée. En contant, même de manière romanesque, l'histoire de Pedro de Ursúa, j'ai appris à aimer cette terre qu'il détestait. Six années de recherches et de voyages m'ont fait découvrir, au point de vaciller, une nature miraculeuse, dense, noire et fatidique. Des gens aussi, Espagnols et Indiens, depuis longtemps disparus, et dont je me suis senti proche. Des rêves et des écueils, dont je me pensais exempt, ont surgi sur ma route. Ces pérégrinations inclinaient bien évidemment à une réflexion philosophique.
Un autre homme a servi d'intermédiaire entre Pedro de Ursúa et vous : son biographe et chroniqueur Juan de Castellanos...
Oui et il s'est, au fil du temps, révélé plus important que je n'aurais cru à tel point que son aventure m'a autant passionnée que celle de Pedro de Ursúa. Il n'y a peut-être pas eu au cours des dix derniers siècles d'événements plus importants dans l'histoire de l'humanité que ceux que l'on regroupe sous le terme trop vague et générique de "conquête" du continent américain. Une des caractérisques paradoxales de cette période historique est qu'à la suite des bruits et à la fureur des combats que livraient ces conquistadors contre une nature exubérante et des peuples apeurés, se succédaient très rapidement l'avance lucide et sombre des chroniqueurs parfois très conscients de ce qui se passait. Certains y ont même vu la première réalisation concrète des cercles de l'Enfer de Dante.
Votre roman peut-il se lire de manière métaphorique ?
Des soldats, mus par des illusions jamais remises en question, qui se comportent comme des rois intouchables, marchant à l'encontre - plutôt qu'à la rencontre - de peuples qu'ils ne comprennent pas et qu'ils s'ingénient à réprimer ou asservir, cela se voit peut-être encore en 2007 du côté de Bagdad, Kaboul ou même en Amérique latine. Mais cette réflexion émane peut-être plus de mon travail de journaliste ou d'essayiste. A moins que l'écriture romanesque, celle de Garcia Marquez ou Alvaro Mutis, soit plus vraie et plus importante que la simple transcription des faits dont nous sommes témoins. A moins que le roman ne soit le dernier espace pour une vraie liberté d'expression. A moins que les veines de l'Amérique latine, ouvertes il y a si longtemps, ne se soient jamais refermées.
© La Libre Belgique 2007
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