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récit

Le lendemain matin, l'orange bleue était toujours vivante

Martin Buxant et Francis Van de Woestyne

Mis en ligne le 08/11/2007

Les partis flamands ont voté la scission de BHV en force mercredi à la Chambre. Les francophones hurlent au clash communautaire. Pourtant, les partenaires de l'orange bleue sont décidés à poursuivre la négociation avec Yves Leterme...
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    Ce doit être mercredi, sur le coup des 14h36, que Pieter De Crem a changé de surnom. La Flandre entière l'avait affublé du sobriquet de Pieter "De Rem" ("le frein") pour son ingéniosité à éviter un vote flamand, dans la commission de l'Intérieur qu'il préside, sur les propositions de loi visant à scinder Bruxelles-Hal-Vilvorde. Désormais, Pieter "De Rem" sera Pieter "De Stem" ("le vote").

    A 14h36, donc, dans une salle de réunion au deuxième étage de la Chambre qui affichait archi-comble, en direct sur trois chaînes de télévision, excusez du peu !, le président Pieter De Crem - après une brêve introduction - a invité les 17 membres de la commision à procéder au vote sur la scission de l'arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde. Sa phrase à peine achevée, les députés francophones ont quitté la séance. Sous les applaudissements et les "adieux" sonores de l'extrême droite flamande...

    S'ensuit une séance de vote sur les articles de loi - séance pathétique, historique, surréaliste, selon le camp duquel la séance est suivie. Dans un silence relatif, De Crem égrène les articles, les met au vote. Avec, à chaque fois, les bras flamands levés à l'unisson (ou presque). Seule la Groen ! Tinne Van der Straeten s'abstient. Par deux fois, elle tente de motiver son abstention. Mais deux fois, elle se heurte au mur De Crem. "Je voulais dire que cela ne servait à rien d'entrer dans un affrontement entre Communauté s, pestait-elle après-coup. On n'a jamais été aussi loin d'une issue sur BHV qu'aujourd'hui". Passe le président du Sénat Armand De Decker : "C'est réellement honteux la manière dont Pieter De Crem vous a traitée, rugit-il. Il aurait dû vous laisser vous exprimer".

    En quarante minutes, l'affaire est pliée et la séance est levée. Les députés flamands font profiter la presse de leur sourire et de leur bonne humeur, délivrant interviews et petites phrases à tour de bras.

    "Efforts considérables"

    Pendant ce temps-là, rue de la Loi, en face de la présidence de la Chambre où d'habitude, Yves Leterme réunit les négociateurs, c'est la foule des tout grands jours. Sont rangés là tous les camions émetteurs des télévisions belges, francophones et flamandes. On n'a jamais vu autant de journalistes, de micros, de cameramen : chacun y va de son petit direct. C'est CNN Wallonie... Des voitures ornées de drapeaux belges passent en klaxonnant. D'autres sont ornées de drapeaux flamands. Des badauds se mélangent à la foule. Certains font part de leur inquiétude.

    Surgit Didier Reynders littéralement assailli par la meute. Il rejette la responsabilité de la crise sur les partis flamands, la N-VA en particulier. Un autre promeneur attire la foule : Jo Vandeurzen refuse de ralentir son pas et parle en marchant. La cohue est totale. Baudouin Remy (RTBF) manifeste son mécontentement à l'homme qui oublie de livrer son message en français. Bon prince, "Jo" s'arrête et explique : "S ur BHV, nous avons fait des efforts considérables. Pour nous, il faut continuer à négocier dans le cadre de l'orange bleue, avec Yves Leterme, d'autant que nous avons déjà de bons accords partiels".

    En face, il y a aussi un rideau de caméras qui filment cette étrange scène. Ce sont les envoyés spéciaux et envoyées spéciales des télévisions européennes. TF1, ARD ainsi que plusieurs chaînes tchèque, espagnole, basque qui sont là, attirées par les soubresauts politiques de cette petite Belgique, où ils ne suivent d'habitude que les événements européens. Les péripéties d'un pays fédéral et de ses entités fédérées intéressent au plus haut point les télévisions espagnole et basque dont les peuples réclament aussi, avec des méthodes parfois moins pacifiques, davantage d'autonomie et de compétences. Frigorifée, Olatz Simon (ETB) doit emmener ses téléspectateurs dans les méandres du dossier BHV. Que retiennent-ils là-bas, dans leur beau pays, de tout ce qui se passe rue de la Loi ? Que le pays qui héberge la capitale de l'Europe va se séparer ? Non. La journaliste espagnole semble maîtriser son dossier, tente d'être mesurée et d'expliquer les différences de conception entre les Flamands et les francophones. Beau défi.

    "Virginité"

    Les quarante-cinq minutes de psychodrame belgo-belge (pardon, franco-flamand) en commission de l'Intérieur n'ont été que l'épilogue de 24 heures menées tambour battant. La veille (mardi) dans la soirée, réunis autour du formateur Yves Leterme, les leaders de l'Open VLD et du cartel se sont regardés dans les yeux et ont choisi de voter "quoiqu'il arrive". Et ce n'est qu'après que cette décision a été prise qu'Yves Leterme, le formateur, a quitté la réunion afin de conserver une "virginité" de formateur.

    Le mercredi matin, météo maussade, la journée sera éprouvante. En se levant, le président de la commission de l'Intérieur, Pieter De Crem a pourtant une pêche d'enfer. D'ailleurs, sa devise du jour, celle qu'il se répète pour se donner du coeur à l'ouvrage, sera "seuls les plus forts survivent". Il est dans les 11h30 et, déjà, piques et petites phrases ont été dégainées. Notamment par Olivier Maingain qui déclare voir en Didier Reynders le successeur d'Yves Leterme comme formateur.

    A la caféteria de la Chambre, avec le compère orange bleu Melchior Wathelet Wathelet, Olivier Maingain tue le temps comme il peut, s'amuse de voir que sa proposition "Reynders formateur" est reprise par tous les médias flamands. Un étage plus bas, le formateur Yves Leterme s'ingénie (encore) à éviter le clash frontal sur Bruxelles-Hal-Vilvorde. D'abord seul avec Didier Reynders, puis à trois avec Joëlle Milquet.

    Dans le bureau du chef de groupe MR à la Chambre, Daniel Bacquelaine, l'horloge pointe sur 13h15. Les chefs de groupe francophone se sont donné rendez-vous et, outre Bacquelaine, Melchior Wathelet (CDH), Thierry Giet (PS) et l'Ecolo Jean-Marc Nollet sont présents. La stratégie est remise à plat une énième fois - en cas de vote, les francophones quitteront la commission de l'Intérieur. Là, relève l'un des participants à la réunion, "on a fait remarquer à Jean-Marc Nollet que s'il faisait sortir Tinne Vanderstraeten (Groen !) de la salle lors du vote, le quorum (NdlR : seuil minimum pour procéder à un vote) ne serait atteint que grâce au Vlaams Belang". "On l'a chambré, dit un autre, mais le modus vivendi des verts les force à s'abstenir" puisque Ecolo et Groen ! forment un groupe commun au Parlement. Jean-Marc Nollet rit (jaune ?), et menace de partir. Mais "on lui a dit de rester, et qu'on avait pas réellement le coeur à rire dans un moment comme celui-ci".

    "Il faudra le jeter dehors"

    Yves Leterme, lui, rame encore et toujours. Mais pour la forme : il a convoqué les quatre négociateurs principaux à l'aube de la commission (Jo Vandeurzen, Bart Somers, Didier Reynders, Joëlle Milquet). Et l'heure n'est plus à chercher des compromis mais à tenter de trouver une mise en forme pour le clash à venir. C'est d'ailleurs ce qu'expliquent le président du CD & V Jo Vandeurzen et celui de la N-VA Bart De Wever aux élus du cartel quelques minutes avant la commission. Il y a là Pieter De Crem (CD & V), Jan Jambon (N-VA), Michel Doomst (CD & V) ou encore Carl Devlies (CD & V). Une dizaine de personnes sont intervenues toutes dans le même sens : "On vote, le dossier est trop symbolique. Mais ensuite, il s'agit de tout faire pour préserver le poste de Premier ministre". Jo Vandeurzen quitte la rue de la Loi et indique que le cartel est plus que jamais derrière le formateur Yves Leterme. Un responsable du cartel témoigne : "Yves Leterme ne démissionnera pas. Il faudra le jeter dehors pour s'en débarrasser. Il va former un gouvernement, et il va le faire très vite".

    A ses troupes, le président de l'Open VLD, Bart Somers, explique que le cartel votera la scission, "et on ne peut pas se permettre de ne pas les suivre", dit-il aux élus de Open VLD réunis à la Chambre. L'un d'entre eux, conscient que le communautaire n'est pas la tasse de thé des libéraux flamands, se lâche : "C'est dommage ce vote, ça va nous retarder dans la formation du gouvernement. Mais on va essayer de poursuivre avec le socio-économique".

    14h36, le vote passe en commission de l'Intérieur, les francophones quittent la séance. Dare-dare, les convocations sont expédiées aux présidents de parti francophones par Didier Reynders. Côté flamand, on s'amuse de voir "Olivier Maingain faire une volte-face télévisée, ricane un négociateur. Soudainement, il ne conseillait plus à Leterme de démissionner". Au Parlement de la Communauté française, à Bruxelles, en début de soirée, les quatre présidents francophones se réunissent, Elio Di Rupo débarque, noeud pap' vissé au cou, avec 33 minutes de retard. Sans doute trop occupé à balancer un communiqué de presse (17h21)... Non, il a dû gérer un conflit entre les communautaristes et les régionalistes de son parti... Bref, pour la photo et les caméras, une unité de façade est affichée par la bande des quatre. On se passe les micros, "l'heure est grave", insistent tour à tour Didier Reynders et Joëlle Milquet, Jean-Michel Javaux et Isabelle Durant, ainsi qu'Elio Di Rupo.

    A quelques kilomètres de là, à Zellik, dans la soirée, les barons du CD & V se sont, eux, retrouvé à leur QG de l'arrondissement de Hal-Vilvorde. Pour fêter le vote sur la scission intervenu à la Chambre ? "Non !", assure un responsable du CD & V. Ils sont tous venus écouter Vandeurzen : Pieter De Crem, Herman Van Rompuy ou encore Kris Peeters. "Mais pas de triomphalisme, souffle un participant. Modestie et réalisme : voilà nos maîtres mots pour les jours qui viennent". Pieter De Crem, lui, le président de la commission de l'Intérieur, embraye : "Il n'est pas question de mettre les revendications communautaires au placard, assène-t-il à la VRT lors de l'émission "Ter Zake". Un gouvernement socio-économique en Belgique, ça n'existe pas". Un responsable du cartel CD & V/N-VA confirme : "On a gagné une étape avec ce vote en commission de l'Intérieur, mais on pense déjà à la lutte suivante.". Pas de vacance pour l'orange bleue.

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