Mardi 9 fév 2010

Histoire

Dans un pilier, la constitution liégeoise

Paul Vaute

Mis en ligne le 16/11/2007

Au temps de la principauté, on avait une manière bien singulière d'assurer la publicité des lois et coutumes. Celles-ci étaient nichées à l'intérieur de la cathédrale Saint-Lambert. Paul Bruyère fait la lumière sur cette pratique.

Des historiens liégeois, et non des moindres, ont encore pu écrire, il n'y a pas si longtemps, qu'il s'agissait d'un "roman", rapporté par des chroniqueurs peu fiables. Ils ne le pourront plus désormais.

Un examen minutieux des sources des XIVe, XVe et XVIe siècles a, en effet, permis à Paul Bruyère de mettre en pleine lumière le mode très particulier d'affichage des lois et coutumes dans l'ancienne principauté. Celles-ci se trouvaient, si incroyable que cela puisse paraître, à l'intérieur d'une niche creusée dans un pilier de la cathédrale Notre-Dame et Saint-Lambert. L'édifice n'est plus là pour en témoigner, bien sûr, mais le chercheur a pu localiser dans ses plans cette "cage à documents". Elle était proche d'une chapelle des clercs de saint Materne, qu'on trouvait à droite après avoir pénétré par le portail donnant accès au Vieux Marché.

Historien du droit, président de la Société des bibliophiles liégeois, Paul Bruyère est bien intégré dans la corporation de Clio. La revue "Le Moyen Âge", où on n'entre pas comme dans un moulin, a ouvert ses pages à ses travaux 1 "Ce qui m'a conduit a faire cette étude, nous dit-il, c'est la mention qu'on trouve en marge de certains documents, selon laquelle il est "dans la traille" (la treil, la traihle...) de Saint-Lambert. On n'avait jamais mesuré l'importance de ce qui se trouvait dans ce pilier. C'était la constitution liégeoise - même si c'est une façon de parler, bien sûr -, mise à la disposition de tous les Liégeois lettrés".

L'enfoncement du pilier contenant le livre où étaient transcrites les paix et ordonnances anciennes ou récentes était protégé par une grille fermée. On pouvait ainsi passer sa main et feuilleter l'ouvrage, mais non l'emporter. Il est probable, du reste, que les chanoines tenaient les lecteurs à l'oeil...

Une spécificité ?

Il n'y avait donc pas que les "cris du perron", la publication à haute voix devant le peuple convoqué au son de la trompette, pour informer les sujets du prince-évêque. La mise en pilier donnait aux textes une force encore accrue par le caractère du lieu, "écrin du corps sacré de saint Lambert". Jurisconsultes, coutumiers, officiers publics ou clercs allaient y consulter "une sorte de code de droit public qui réglait la vie sociale, politique et même économique du pays". Et ce code était mis à jour.

Mais s'agit-il là d'une spécificité liégeoise ? Dans l'état actuel de la recherche, oui. Toutes les autres niches à livres que l'on connaît - au Mans, à Paris, à Laon, à Nimègue... - avaient pour fonction de rendre consultables des bréviaires. Il n'est jamais question d'écrits destinés à informer chacun de ses statuts et privilèges.

"J'ai participé à un congrès international d'historiens du droit, explique Paul Bruyère. Personne n'avait connaissance d'un autre endroit où on aurait mis l'ensemble du droit positif en vigueur à la portée du commun des mortels". Voilà donc l'ancien pays de Liège à l'avant-garde en matière de publicité du droit. Ce n'est pas rien.

1 T. CXIII, 2/2007, éd. De Boeck.

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