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Opéra

Sandrine Piau, de la harpe au trône

Martine D. Mergeay

Mis en ligne le 18/01/2008

La soprano chantera Cléopâtre dans la prochaine production de la Monnaie. Un rôle "de lumière" pour une musicienne venue au chant malgré elle.

Qui a vu un jour Sandrine Piau (chanter) en scène retiendra au moins deux traits frappants : une présence très personnelle - malicieuse, décalée, spirituelle -, et une incroyable agilité vocale. Depuis qu'elle s'est manifestée dans le monde lyrique - et on lira que, pour la jeune musicienne, cette voie n'était pas tracée - tous les chefs baroques se sont battus pour l'avoir, sûrs de disposer avec elle du maître atout de leur distribution. Mais d'autres répertoires lui ont tout autant réussi : aux côtés de Felicity Lott dans "La Grande-Duchesse de Géroldstein" d'Offenbach, elle a fait pleurer de rire le public du Châtelet, son tout dernier disque "Evocation" (Naïve) atteste des affinités miraculeuses avec le lied et la mélodie, et la reprise de la "Flûte enchantée" de Mozart, façon Kentdridge, à la Monnaie, révéla une Pamina électrisante. La voici à nouveau à la Monnaie, dans la production (créée à Amsterdam en 2001) de "Giulio Cesare" de Haendel, mise en scène par les époux Herrmann et dirigée par René Jacobs, à la tête du Feiburger Barockorchestra. Rencontre.

Vous apparaissez comme la soprano la plus spontanée, la plus naturellement douée, et pourtant vous n'aviez pas choisi d'être chanteuse.

Disons que j'avais des velléités de chanteuse, toute petite, ça m'amusait d'imiter des chanteurs d'opéra. Il paraît que j'étais même un "bébé chanteur"... Les circonstances m'ont fait passer quelques années à l'hôpital, durant mon enfance, et je me remontais le moral en chantant à tue-tête l'air de l'Eurovision (vingt ans plus tard, ça m'a fait un choc lorsque je l'ai chanté "pour de bon" avec William Christie...). Bref, je jouais. Ce plaisir de chanter m'a quand même conduite à la maîtrise de Radio France, où je suis entrée à dix ans. Là, j'ai eu l'occasion de participer régulièrement à des opéras - Werther, Carmen, Rosenkavalier... - et à des concerts. C'était tout une organisation de vie et d'apprentissage : nous avions école le matin et musique l'après-midi, avec des cours de solfège et de polyphonie, et des répétitions. J'ai adoré. Mais, au bout de deux ans, j'ai quitté, préférant me consacrer tout entière à ma véritable passion, la harpe, qui me prenait trop de temps pour pouvoir cumuler.

C'est donc la harpe qui vous a mené au chant ?

Si l'on veut : je me suis inscrite au Conservatoire National Supérieur de Paris, en harpe et en musique de chambre, mais, comme toute harpiste qui se respecte, j'avais un partenaire flûtiste (rires) qui m'a dit un jour : " Ça ne t'intéresserait pas de rencontrer un gars qui donne des cours de baroque ? Le Conservatoire vient d'ouvrir une classe..." . Tout ce secteur était encore quantité négligeable, on était à la fin des années 80. Le cours s'intitulait : "Interprétation musicale et vocale ancienne". Le gars, c'était William Christie (on ne l'appelait pas encore Bill...).

Christie avait la réputation d'être sévère, comment vous êtes-vous fait accepter ?

Christie a toujours aimé jouer les Pygmalion ! Une amie soprano - Isabelle Rocher - déjà versée dans l'art baroque, m'a aidée à me préparer, et après qu'il m'a entendue, Christie m'a courtisée jusqu'à ce que je lâche tout (en tout cas la harpe) pour le chant. Et alors seulement, je me suis intéressée au chant baroque et j'ai compris pourquoi jusque-là le "chant" ne m'attirait pas. Il suffisait qu'Agnès Mellon chante quatre notes pour que je pleure alors que de grandes voix, réputées sublimes, pouvaient me laisser complètement indifférente. Emmanuelle Haïm, déjà sur le coup (baroque), m'a coachée à fond pour le concours, j'ai été acceptée et, dans la foulée, engagée pour de grandes productions avec les Arts Florissants, notamment "Fairy Queen" de Purcell et "Orfeo" de Rossi. Moralité : je me suis retrouvée chanteuse.

Que connaissiez-vous du répertoire baroque ?

Ce que tout musicien en connaissait, c'est-à-dire pas grand-chose. Je venais d'une musique beaucoup plus récente, plus hard, plus torturée, Chostakovitch, Stravinski, Bartók, et en tant que harpiste, j'étais très engagée dans la création contemporaine. C'était un travail musical passionnant mais obscur. Avec Christie, j'ai tout à coup été lancée dans la lumière alors que je n'y connaissais rien. Sauf un peu du côté des musiques plus tordues, genre Gesualdo. Mais entre Gesualdo et Schoenberg, considérez qu'il y avait à l'époque un grand trou.

Et le bel canto ?

Le bel canto est formidable, merveilleux, je respecte profondément ceux et celles - et je pense à Nathalie (Dessay, NdlR) - qui le chantent, mais le bel canto n'évoque rien pour moi, il ne m'intéresse pas. Je préfère la voix quand elle surgit du texte, ou du drame.

Vous avez pourtant tout en rayon.

Non. En plus, c'est un genre où tout le monde vous attend, où le poids de la tradition est écrasant. Définitivement : non. Si je voulais aller plus loin, ce serait vers Richard Strauss, ou Alban Berg.

Dans le domaine du lied et de la mélodie, vous venez de publier un CD intitulé "Evocation", où se retrouvent ces compositeurs, à côté de Debussy, Zemlinsky, Schoenberg...

On voulait, avec la pianiste Susan Manoff, sortir des cycles habituels et rejoindre une unité poétique à travers certains fils conducteurs. C'est comme ça que j'imagine un récital. Vous n'y trouverez pas de Schubert, dont le chemin est pour moi trop "direct" même s'il y a chez lui une grâce. Je préférerai les compositeurs qui pratiquent la rhétorique plus serrée, permettant de multiplier les affects, comme chez les baroques.

On y arrive : d'ici quelques jours, vous chanterez le rôle de Cléopâtre à la Monnaie (en alternance avec la soprano américaine Danielle De Nies), un des grands rôles féminins de l'opéra baroque

C'est le cadeau absolu ! Cléopâtre, c'est toutes les femmes réunies, une femme à la fois puissante, dominatrice et capable de manifester ses émotions, de laisser entendre sa fragilité, c'est un rôle que j'ai attendu très longtemps...

La rencontre avec cette Cléopâtre-ci rejoint-elle vos attentes ?

La vision des Herrmann est intéressante, même si elle est plus éthérée que ce que j'imaginais. Quant à René Jacobs, je ne vous surprendrai pas en vous disant qu'il est très directif. Sa Cléopâtre est somme toute assez corsetée, mais j'ai déjà eu l'occasion de chanter avec lui - dans "Die Schöpfung" de Haydn, à Innsbruck et à Montreux - et j'ai confiance !

Avec également Lauwrence Zazzo et Marjana Mijanovic (Giulio Cesare), Tania Kross et Brian Asawa (Tolomeo), Christianne Stotijn et Charlotte Hellekant (Cornelia), Anna Bonitatibus et Monica Bacelli (Sesto), Luca Pisaroni (Achilla), Dominique Visse (Nireno) et Lionel Lhote (Curio).

A La Monnaie, du 20 janvier au 23 février. Infos : 070.23.39.39 ou Web www.lamonnaie.be

1 CD "Evocation", chez Naïve.

© La Libre Belgique 2008

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