Mardi 9 fév 2010

Art et civilisation

Les Barbares réhabilités

GUY DUPLAT ENVOYÉ SPÉCIAL À VENISE

Mis en ligne le 25/01/2008

Superbe exposition "Rome et les Barbares" au Palazzo Grassi à Venise. Plus de 2000 objets venus de 200 musées. Pour montrer que l'Europe d'aujourd'hui est le fruit du mariage entre Rome et ces "Barbares" méprisés à tort.
Quelques pièces de l'expo en images

Rome et les Barbares, la naissance d'un monde nouveau" est une exposition exceptionnelle à tous points de vue. D'abord, par la splendeur de plusieurs pièces présentées, souvent jamais vues. Mais aussi et surtout par le propos. Il est rare de voir ainsi brassés mille ans de notre histoire, c'est-à-dire celle de l'Europe occidentale au premier millénaire, depuis la première défaite de Rome face aux Barbares, en l'an 9 après J-C quand les légions de Varius furent vaincues par les Germains à Teutebourg, jusqu'aux alentours de l'an mille quand prirent fin dix siècles d'invasions incessantes, en passant par la chute du dernier empereur romain Romulus Augustule, déposé par le roi Odoacre.

Si l'Europe pendant mille ans, a subi les assauts des Francs, Saxons, Vandales, Wisigoths, Ostrogoths, Darmates, Alains, Avars ou Huns, le mouvement s'inversa ensuite pendant un millénaire. Jusqu'au XXe siècle, ce fut l'Europe, protégée des invasions qui, à son tour, se répandit dans le monde, des Croisades à la colonisation.

Recouverts de peaux ?

Au XXIe siècle, le processus semble s'inverser à nouveau avec un afflux d'immigrés vers l'Europe, vécu comme une nouvelle "invasion barbare". Nous semblons revivre ce que Rome a subi pendant cinq siècles et, à nouveau, nous pourrions accoucher d'un nouveau monde. Le message, comme on le lira à la page suivante dans les propos du commissaire de l'exposition, Jean-Jacques Aillagon, est que l'Europe a déjà connu un tel phénomène et que sa richesse culturelle et sa spécificité sont le fruit de ce mariage entre Rome et les Barbares. Nous sommes les descendants de ce métissage. Quand le groupe présidé par Giscard d'Estaing a préparé une constitution européenne, on discutait beaucoup d'y inclure la notion d'héritage chrétien ou gréco-romain, mais on aurait dû plutôt parler d'un héritage commun venu des Barbares et de Rome.

Les Barbares, appelés ainsi d'un mot grec signifiant "ceux qui ne parlent pas notre langue", ont hélas, mauvaise réputation. On les voit fous furieux comme Attila ou débiles comme les rois fainéants ou le pauvre Dagobert qui mettait sa culotte à l'envers. Certes, il ne s'agit pas de nier la cruauté de ces guerres. On le remarque d'emblée avec l'extraordinaire sarcophage romain de Portronaccio qui occupe le grand hall du Palazzo Grassi avec son enchevètrement sur cinq niveaux de combattants romains et barbares. Il ne s'agit pas non plus de contester la fécondité unique de la civilisation gréco-romaine. Mais les Barbares furent loin d'être un "néant". L'image de légionnaires rasés de près faisant face à des Barbares hirsutes, recouverts de peaux de bêtes et bredouillant n'est qu'un stéréotype repris dans les peintures romantiques du XIXe siècle évoquées avec bonheur à l'expo. Ces "Barbares" étaient souvent bien plus cultivés et raffinés que les paysans assignés par Rome à cultiver les terres. Ils furent, eux aussi, créateurs de civilisations et de techniques et s'intégrèrent formidablement dans les institutions et la religion romaines, jusqu'à fusionner dans la chrétienté. Ils sont nos ancêtres, autant que les Romains.

L'exposition - imposante et remarquablement didactique - se déploie de manière chronologique pour nous faire vivre à travers ces centaines d'objets et trésors retrouvés dans les tombes, cette histoire de sang mais aussi de beautés insoupçonnées. On assiste aux premiers balbutiements de la rencontre entre ces cultures venues des quatre coins d'Europe.

L'intégration fut progressive. Pour sa défense, Rome intégra des troupes barbares. Et c'est ensemble qu'ils se défendirent contre les Huns.

Les Barbares étaient fascinés par le monde romain comme le montre cette superbe stèle d'un Libyen du musée de Bardo à Tunis, ou les "bractéates" en or du musée de Stockholm, typiquement scandinaves avec le dieu Odin, mais inspiré des monnaies romaines. Et que font les Vandales après leur formidable odyssée à travers toute l'Europe quand ils fondent un nouveau royaume à Carthage ? Ils s'empressent de restaurer les thermes romains.

Théodoric, le roi Ostrogoth de Ravenne, se prend pour un empereur romain avec ses mêmes pompes. Et dans le très célèbre trésor de Childeric, retrouvé à Tournai en 1653, transféré chez le roi de France mais hélas, volé en 1831 (on montre à l'expo les pièces qui subsistent), on découvrait un roi franc enterré comme un Barbare avec ses armes, mais aussi recouvert du manteau de pourpre des dignitaires romains et portant au doigt, une bague avec une inscription en latin : "Childerici regis". L'expo présente aussi de superbes diptyques en ivoire représentant côte à côte, un empereur romain et son "associé", un général barbare avec qui il avait pactisé.

L'évangéliaire de Notger

Le parcours du Palazzo Grassi débute avec des chefs-d'oeuvre romains comme ce splendide esclave à genoux ou un magnifique buste en or de Marc Aurèle, pour se terminer avec "notre" chef-d'oeuvre, l'évangéliaire de Notger du musée Curtius à Liège, pièce maîtresse de l'art mosan. Et entre les deux, on voit l'art barbare se mêler peu à peu à l'art romain grâce aux techniques barbares de la métallurgie, des pierres précieuses cloisonnées ou aux lignes courbes des textiles (belle chasuble brodée de la reine Mathilde). Bien sûr, l'art chrétien primitif se retrouve aussi dans le parcours, avec un évangéliaire de Saint-Jean du Ve siècle par exemple et nombre de manuscrits rares.

Pour la première fois en 1400 ans, l'abbaye Saint Maurice en Suisse a accepté de prêter le "coffret de Teuderic" comme Conques a prêté son précieux reliquaire hexagonal. Parmi ces centaines d'objets, on découvre souvent le butin très humble de tombes retrouvées en Roumanie, Croatie, Slovaquie, Pologne ou Suède ou cette émouvante pierre gravée d'un habitant implorant de l'aide devant l'avancée des Avars. Mais on y trouve aussi d'incroyables splendeurs en or, argent ou ivoire. La Belgique est un des grands pays prêteurs de cette exposition. On y voit "le trésor de la tombe de la dame de Grez-Doiceau" qui ne fut découvert qu'il y a quatre ans seulement lors de fouilles en marge de la construction d'une route ! De beaux bijoux en or et pierres précieuses qui témoignent du statut de la femme chez les "Barbares". D'autres musées belges ont prêté de belles pièces : Mariemont, Virton, Tongres (avec un formidable ivoire représentant Saint-Paul), Tournai, Namur. Un étonnant voyage dans notre passé culturel.

"Cette immigration salutaire explique Monique Veaute, directrice générale du Palazzo, a constitué une donnée essentielle de la richesse de l'Occident." Une leçon à retenir.

(Lire la suite en page 24)

"Rome et les Barbares" jusqu'au 20 juillet, tous les jours de 9h à 19h.

Regardez notre Galerie photo sur

www.lalibre.be

© La Libre Belgique 2008

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