Mardi 9 fév 2010

Entretien

"Nous ne sommes pas faits pour la guérilla"

Vincent Rocour et Pierre Gilissen

Mis en ligne le 09/02/2008

Pour Johan Vande Lanotte, ex-président du SP.A, la Belgique n'a pas de vrai gouvernement, tant la confiance entre les partenaires manque. Dans ces conditions, l'envie de son parti de monter au pouvoir est plutôt faible.
  • Interview audio de Johan Vande Lanotte

Entretien

Est-il vrai que c'est surtout dans le groupe de "sages" chargé de plancher sur une réforme de l'Etat et dont vous faites partie que les choses avancent ?

Cela me paraît assez normal qu'un groupe de sept personnes avance plus vite qu'un groupe de vingt personnes. Ne soyons pas hypocrites : cela fonctionne toujours comme cela. Ce qui est surtout remarquable, c'est que dans toute cette discussion institutionnelle, l'opposition est plus constructive que la majorité. C'est comme un virus au SP.A : on ne peut pas s'empêcher d'être constructifs, même dans l'opposition !

Où en sera-t-on le 23 mars selon vous ?

L'important ne sera pas tant le contenu que le fait de montrer que l'on peut arriver à faire un accord. A un an des prochaines élections, ce serait grave de donner à la population l'image d'un monde politique qui passe son temps à se battre, comme c'est malheueusement le cas aujourd'hui.

Quoi, c'est catastrophique pour l'instant ?

Je ne vais pas dire que les choses sont aujourd'hui en train d'aller mieux. On avait dit que ce serait un gouvernement intérimaire. L'intérim pourrait encore durer mais ce n'est en tout cas pas un gouvernement !

Et dans le groupe des sages, vous sentez une volonté d'aboutir ?

Je ne vois pas Dehaene, Moureaux, Maystadt se réunir pendant des heures pour faire semblant. On a passé l'âge ! Au sein du groupe, nous savons à peu près ce qu'il faudrait faire. On pourrait se mettre ensemble 12 heures par jour, et rédiger un texte que personne ne trouverait extravagant. Mais après, il faut que la confiance soit là. Or dans les journaux, on ne sent pas la tension diminuer.

On se bagarre plus sur le socio-économique que sur l'institutionnel, non ?

Non, la bagarre ne porte pas sur le contenu mais sur qui aura le leadership pour former le gouvernement wallon en 2009.Cela ressemble à une lutte entre PS-CDH d'une part et MR-Ecolo de l'autre. Si on veut avoir un gouvernement fédéral stable, il faudra répéter le scénario de 1980 au moment des réformes institutionnelles et faire un gouvernement régional composé à la proportionnelle en Wallonie, pour rétablir la confiance entre partenaires. S'il n'y a pas un mécanisme qui fait que la confiance doit s'installer, ce sera les élections tous les jours jusqu'en 2009 et on n'aura pas de gouvernement ! On ne peut pas se permettre une nouvelle année d'indécision. Deux ans sans gouverner, cela se payerait pendant cinq ou dix ans comme au début des années 80.

Tout cela ne vient-il pas de l'exigence flamande de réformer l'Etat ?

Oui, mais cela on le savait déjà avant le 10 juin ! Il y a une responsabilité partagée entre les partis francophones et le cartel CD&V/N-VA. Rien n'a été préparé. Et puis, on ne comprend ni la position ni les craintes de l'autre communauté.Il faut rentrer dans la logique de l'autre, comprendre les vraies motivations. Là, c'est le dialogue de sourds.

Qu'est-ce que les francophones ne comprennent pas ?

Que les Flamands sont inquiets pour leur avenir. Les francophones croient que les Flamands veulent leur prendre leur argent pour devenir encore plus riches. Mais les Flamands ont sincèrement peur que leur prospérité actuelle repose sur des bases fragiles, et qu'ils ne pourront pas se développer s'ils n'obtiennent pas de nouveaux instruments. Les francophones associent fédéral avec solidarité et régional avec égoïsme. Mais quand on regarde par exemple l'évolution de la pauvreté dans les deux parties du pays, il y a eu un recul spectaculaire en Flandre et une progression spectaculaire en Wallonie, alors que tous les instruments de lutte sont fédéraux. On ne peut pas appliquer des instruments identiques à des problématiques différentes ! Mais ce message ne passe pas au sud du pays, et quand la N-VA vient manifester en Wallonie avec des camions, cela n'arrange rien !

Le PS et le CDH vous verraient bien rentrer dans le prochain gouvernement...

Personne ne nous l'a vraiment demandé. Et dans le climat actuel, personne n'est très chaud au sein du parti. Nous ne sommes pas faits pour la guerilla.

Va-t-on revoter en 2008 ?

Le VLD y pense, parce que les sondages lui sont favorables. Malheureusement pour eux, cela se voit un peu trop. Nous, on ne veut même pas y penser.

Que pensez-vous du trou annoncé de 3,5 milliards dans le budget ?

Je n'y crois pas. Ils ont gonflé le chiffre pour pouvoir dire au bout du compte qu'ils y seront arrivés. C'est de bonne guerre.

Mais s'il y a un déficit, c'est quand même aussi parce que l'orange bleue l'a bien voulu. En août, ils ont jugé que 0,2 pc, c'était acceptable. Quand on dit ça, on l'a ! Et puis, il y a au moins la moitié du déficit de 500 millions pour 2007 qui vient des intérêts notionnels. Il y a quatre bureaux de consultance qui se sont prononcés pour le système mais qui ont signalé qu'il y avait des abus, et qu'il fallait que le ministère des Finances réagisse. Et il ne l'a pas fait. Maintenant, s'ils veulent faire des opérations non récurrentes, pourquoi pas ? Mais le CD&V a promis qu'il ne le ferait pas, ce que je n'ai jamais fait. Et s'ils le font, ce sera par manque de courage politique pour prendre des décisions, et pas parce que les caisses seraient vides.

Ce n'est pas bizarre d'avoir le PS au gouvernement et vous dans l'opposition ?

Cela ne nous arrange pas. Mais nos deux situations ne sont pas du tout les mêmes. Le PS a gagné quatre élections de suite et a perdu la dernière. Il conserve près de 30 pc des voix en Wallonie et les trois ministres-Présidents. Personne ne choisirait l'opposition dans un tel cas de figure. Nous, nous sommes à 16 pc.

Que pensez-vous de la note institutionnelle de Guy Verhofstadt ?

Elle n'est pas mauvaise mais très honnêtement, je n'aurais pas fait cela. Si la confiance avait été là, la note aurait pu être le résultat de longues discussions et de compromis. Mais du fait qu'elle est sur la table, cela devient impossible. Parce que du coup, les Flamands vont dire que c'est un minimum et les francophones que c'est trop.

Pensez-vous que l'Etat fédéral pourrait être renforcé ? Que pensez-vous par exemple d'une circonscription fédérale unique ?

Je suis plutôt contre, mais seulement pour des raisons pratiques. Je ne crois pas que cela va aider l'Etat belge à mieux fonctionner. Cela dit, si certains veulent des compétences fédérales en plus, je n'ai pas d'opposition a priori. Je n'ai pas de fétiche institutionnel. Il n'y a qu'une chose qui compte, c'est l'efficacité. A Ostende, nous avons dû agir à la limite de la légalité pour améliorer les remises à l'emploi en empiétant sur les compétences du fédéral. Le problème dans la politique d'emploi, c'est que celui qui accompagne les chômeurs ne peut pas sanctionner. Cela ne va pas. C'est comme si moi, professeur d'université, je pouvais donner des cours, mais pas faire passer les examens.

Et l'impôt des sociétés, voulez-vous aussi le régionaliser ?

Non. Je peux comprendre qu'un gouvernement souhaite avoir plus de marge de manoeuvre sur l'impôt des personnes physiques. Il pourrait l'utiliser pour les communes, pour davantage d'emploi, pour moins d'impôt. Ce sont des choix politiques. On peut imaginer qu'une région souhaite diminuer l'impôt de ceux qui font des investissements pour l'isolation de leur maison, pourquoi pas ? Cela ne va pas créer d'importants déplacements de population. En revanche, l'impôt sur les sociétés, c'est beaucoup plus délicat. Il est très facile, pour une entreprise, de déplacer son siège social. On va créer une forte concurrence fiscale. Vu la situation budgétaire, ce n'est sûrement pas une bonne chose.

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