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Economie
La danse du scalp a commencé
Marc DELBOVIER
Mis en ligne le 25/06/2008
Face à une inflation de plus en plus galopante, le patronat belge d'abord - mais c'est son habitude ! -, Jean-Claude Trichet, président de la Banque centrale européenne ensuite et, plus récemment, Guy Quaden, socialiste de service et néanmoins gouverneur de la Banque nationale, viennent, tour à tour et à des degrés divers, de remettre en question la liaison automatique et généralisée des salaires à l'index, au motif que cette dernière serait à la base et démultiplierait en cascade la hausse des prix, en une spirale il est vrai, particulièrement négative pour le pouvoir d'achat, singulièrement dans le chef des plus faibles.
Certes. La petite idée de Guy Quaden de priver les plus hautes rémunérations du "bénéfice" de l'indexation a paradoxalement le mérite - machiavélisme politicien ou simple naïveté sociale ? - de contraindre brusquement et contre toute attente Didier Reynders et le MR à se démarquer du patronat et à faire, sur cette question, chorus avec l'ensemble de la classe politique, en s'opposant à toute remise en cause de cette fameuse indexation.
Il n'empêche. Outre le fait qu'elle s'inscrit tactiquement dans un contexte surmédiatisé - crise des "subprimes", inflation-record, début de récession mondiale -, l'accusation simpliste selon laquelle l'indexation alimenterait l'inflation participe à l'évidence d'une quadruple malhonnêteté intellectuelle, en même temps que d'une tartuferie plutôt grotesque dès l'instant où elle cherche une fois de plus à culpabiliser les travailleurs salariés au moment précis où ils n'arrivent plus à "boucler les fins de mois".
Le premier mensonge consiste à faire comme si, dans le mouvement concret de la poussée inflationniste, la hausse des salaires tenait chronologiquement le premier rôle alors que chacun sait que l'adaptation des rémunérations à la hausse du coût de la vie se fait - avec décalage d'ailleurs d'un mois, d'un trimestre, voire d'un an ! - et, de surcroît incomplètement - après que l'index a franchi un nouveau seuil de 2 pc.
Cela implique deux évidences :
La première, c'est que c'est bien la hausse des prix, et non l'inverse, qui constitue le phénomène premier.
La seconde, c'est que dans l'intervalle de temps qui s'écoule entre l'ancien et le nouveau seuil, c'est bien le salarié qui "trinque", puisque l'évolution de son revenu accuse un retard croissant et plus ou moins durable sur le mouvement des prix.
Le second mensonge tient au fait que, depuis longtemps déjà, la composition de l'index, au même titre d'ailleurs que celle du "panier de la ménagère", fait l'objet d'une vigilance particulièrement sourcilleuse, autant que d'une révision régulière, de la part des autorités économiques.
Au point que l'indexation s'opère désormais, non plus sur la base de la hausse générale et indifférenciée des prix, mais au départ d'un "index-santé" vidé - comme par hasard ! - de ses éléments les plus inflationnistes, à commencer par l'énergie.
En sorte qu'en tout état de cause, l'adaptation des salaires ne correspond jamais à la hausse réelle des prix.
Si, bien que ce soit un autre débat, l'on ajoute le fait que l'index repose en réalité sur une moyenne de prix où les produits de luxe généralement à la baisse côtoient des produits de première nécessité ces derniers temps à la hausse, l'on voit bien les distorsions de pouvoir d'achat que cela entraîne au détriment des ménages les plus pauvres et à l'avantage des plus riches.
La troisième malhonnêteté, quant à elle, bien que plus scandaleuse encore, participe davantage du mensonge par omission que de la contre-vérité. Non seulement parce qu'elle fait l'impasse sur les coûts expurgés de l'index-santé, mais encore lorsqu'elle tend à laisser croire, par le silence, que seuls les salaires pèseraient sur la hausse des prix. Tandis que le coût des matières premières et des énergies ainsi que les charges en capital - singulièrement les marges bénéficiaires et autres dépenses publicitaires - seraient sans effet direct sur la formation des prix.
Or, il faut bien voir que la régulation (en fait la dérégulation) de ces coûts de production reste livrée à l'anarchie mondiale des marchés et aux spéculations des multinationales, au motif que la fameuse "main invisible" de la concurrence serait censée en assurer la police.
A l'inverse, la négociation salariale se voit, quant à elle, singulièrement encadrée et parfois même cadenassée, sous prétexte qu'il importe de ne pas dépasser certaines normes nées des comparaisons internationales ou de faire preuve de modération en raison des contraintes budgétaires nationales.
La quatrième tromperie est plus sournoise encore, au point que les spécialistes de l'ingénierie marchande l'appellent désormais l'inflation "masquée".
C'est qu'en réalité, pour mieux tromper la vigilance des consommateurs, les grandes enseignes substituent de plus en plus aux produits de base - ceux-là même qui font partie du fameux "panier de la ménagère" - de nouveaux produits mieux valorisés, mieux exposés et, bien entendu, plus chers.
Pour ce faire, les grandes surfaces n'hésitent d'ailleurs plus à multiplier à l'infini les promotions, les bons d'achat, les ristournes et autres chèques-fidélité, jusqu'à organiser la rupture des stocks en produits d'appel, pour mieux contraindre le client à se rabattre sur les substituts suggérés, proposés, imposés...
Sans parler, bien évidemment, des nouveaux besoins nés de l'innovation technologique, des besoins non encore répertoriés, non encore repris en compte et qui, à coup de matraquages publicitaires, grèvent de plus en plus lourdement le budget des ménages.
Dans ces conditions, pratiquer - sport libéral à la mode - le "haro sur les salaires" relève de la tartuferie la plus éhontée et la plus cynique.
Faut-il donc que l'opinion publique et que le débat démocratique soient à ce point anesthésiés qu'ils ne semblent même plus s'en rendre compte ?
Il est d'ailleurs piquant d'observer, lors des débats consacrés à la hausse des prix, combien les différents intervenants, quelle que soit leur appartenance, jusques et y compris les représentants patentés ou masqués de la finance, se défendent d'engranger en cette affaire, quelque bénéfice que ce soit.
Un peu comme si le renchérissement né de cette hausse des prix ne profitait en définitive à personne et finissait par s'évaporer dans on ne sait quelle mystérieuse atmosphère.
Dès lors que, nonobstant la contagion du prix de l'énergie sur le coût des matières premières et des denrées alimentaires, les pays pétroliers paraissent intouchables, dès lors que la finance et la grande distribution profitent de l'aubaine, dès lors que les spéculateurs de "tous poils" surfent "à tout va" sur la vague, tandis que, via le mécanisme lui aussi automatique de la TVA, l'Etat fait son miel de l'inflation, il ne reste plus, comme toujours, qu'à stigmatiser ces maudits salaires.
Ce n'est pourtant pas tant qu'ils feraient statistiquement masse et qu'il serait dès lors plus facile de les montrer du doigt. La vérité c'est que, face à la dictature mondiale de la Finance et au désarmement subséquent de la démocratie et du politique, le prix du travail reste aujourd'hui, en ce qu'il renvoie tôt ou tard à ce même pouvoir financier, la seule variable d'ajustement sous contrôle.
Personne d'ailleurs dans le même temps ne semble vraiment s'interroger sur l'impact des profits - 100 milliards d'euros pour les entreprises "françaises" du Cac 40 en 2007 - sur la hausse des prix.
Ces marges bénéficiaires constituent pourtant bel et bien (de surcroît après impôts) la différence entre le prix de vente et le prix de revient - salaire inclus - des productions.
L'exemple venant d'en haut, l'on commence seulement en "haut lieu" à s'inquiéter des effets d'entraînement des scandaleuses rémunérations, ponts d'or, parachutes dorés et autres stock-options du grand patronat. Tous prélèvements qui, grevant aussi le prix de revient, obèrent pourtant la stabilité générale des prix.
Bref, toutes questions passées sous silence et qu'un Martien débarquant sur terre serait pourtant le premier à se poser et à nous poser.
Décidément, par ces temps de crise, le mensonge des uns et l'aliénation des autres se portent toujours aussi bien.
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