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Art actuel - Exposition
Images fortes des territoires islamiques
Claude Lorent
Mis en ligne le 03/02/2009
Après avoir embrayé sur l’art chinois contemporain, Saatchi, le collectionneur marchand qui a fait les beaux jours des YBA (jeunes artistes anglais) dans les années 90, mise cette fois sur une sélection de plasticiens du Moyen Orient. Une manière certainement de diversifier et de renouveler le marché qui cherche constamment de nouveaux créneaux, mais avant tout une occasion de faire connaissance avec de jeunes artistes jusqu’ici très peu diffusés internationalement.
On s’étonnera peut-être de ne pas y rencontrer, à part Kader Attia né en France, l’un ou l’autre plasticien déjà plus renommé, telle la fabuleuse vidéaste Shirin Neshat ou telle la Palestinienne Emily Jacir, Prix Hugo Boss 2008 et à ce titre invitée du Guggenheim à New York. L’enjeu de l’exposition tient précisément en l’aspect de découverte. Libanais, Irakiens, Iraniens, Algériens, Palestiniens, d’origine mais travaillant pour une bonne part à l’étranger, qui en Allemagne, qui aux Pays-Bas ou à Brooklyn, aucun d’eux ne manque d’être influencé par l’art actuel mais la plupart nous disent aussi très ouvertement de laisser nos a priori et nos visions conditionnées au vestiaire.
La voie libre
En ces territoires majoritairement islamiques, on aurait pu croire que l’image aurait pu être largement bannie, que le discours imagé aurait été prudent et distant, ou que les clichés auraient dominé. Visiblement ces artistes ont la voie libre et abordent des sujets humains et sociétaux à travers diverses formes artistiques, la peinture - mais elle constitue sans doute un choix du galeriste - se taillant une belle part. Cette audace critique n’est pas nécessairement le fait d’artistes vivant à l’étranger, les Shadi Ghadirian ou Rokni Haerizadeh, tous deux de Téhéran, travaillent en Iran.
En empruntant avec une belle détermination les formes d’expression et les styles ambiants dans l’art actuel, phénomène favorisé par l’éclectisme généralisé, on pourrait penser que ces artistes manifestent une rupture par rapport à leur origine. Or il n’en est rien, bien au contraire, nombreux sont ceux qui puisent au plus profond de leur culture pour traduire leur vision contemporaine frottée aux réalités de chez eux et de l’occident. Cet aspect est l’un des plus intéressants parce qu’il dépasse les clivages habituels et il permet de pénétrer à la fois au cœur de la création et de la vie. Toutes les participations ne sont pas esthétiquement d’égale force ou qualité, mais toutes sont directement évocatrices.
Il subsiste fréquemment en ces oeuvres, et c’est très bien ainsi les sensibilités étant différentes, par les couleurs, par les matériaux, par de multiples détails, par des gestes, des mouvements, des attitudes, une ambiance à travers laquelle persiste un certain goût oriental. Les peintures inspirées de miniatures perses de Hayv Kahraman en sont un exemple.
On prendra pour autre référence Ramin Haerizadeh qui traite ouvertement de la sexualité en s’inspirant tantôt d’une forme de théâtre popularisée pendant la dynastie Qajar (1794-1925), tantôt de motifs de tapisseries persanes dans un style décoratif un peu luxurieux, dévoilant partiellement la nudité corporelle grâce à des procédés très actuels du traitement de l’image. Les sculptures de Shirin Kakhim, des poupées grandeur nature en tissus et accoutrements ad hoc, un peu grotesques, évoquent clairement - les titres sont sans ambiguïté - la prostitution à Théhéran où 100 000 péripatéticiennes exerceraient quotidiennement leur talent.
De quoi se poser bien des questions sur la situation de la femme dans un pays où elle ne sort en principe que voilée. D’autres abordent également ces rapports entre hommes et femmes et les différences de comportements. Le contraste y est nettement la cible de Ahmad Morshedloo plantant des femmes statiques, vêtues de noir de la tête aux pieds, à côté d’hommes agissant sans contrainte. L’inégalité est criante.
La même approche de la femme guide la série de photographies de Shadi Ghadirian qui occulte le visage par des objets ménagers. Pas d’identité, pas de corps visible, tout est caché. Constat identique chez le peintre Rokni Haerizadeh qui évoque les divertissements comme la danse et les cérémonies empreintes d’un caractère religieux, les funérailles ou le mariage, en insérant des éléments traditionnels et en créant l’opposition entre deux scènes juxtaposées. Celle de la plage où se pratique même le naturisme est criante du déséquilibre.
Aucun thème finalement n’est tabou, ni le religieux avec les femmes priant de Kader Attia, ni le politique avec Jeffar Khaldi et l’évocation de la souffrance et des camps, avec Sara Rahbar et son drapeau étoilé, avec le Palestinien de Ramallah Wafa Hourani qui reconstitue sa ville ou avec le Libanais Marwan Rechmaoui dont les propos architecturaux et urbains en appellent aux causes dramatiques connues.
L’art et le monde arabes sont en mutation.
Unveiled : New Art from the Middle East. Saachi Gallery, Duke of York Headquarters, Londres SW3 4SQ. Jusqu’au 6 mai. Accès gratuit. Tous les jours de 10 à 18h.
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