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Biodiversité et microfinance

José T. Esquinas- Alcázar et Cyril Fouillet

Mis en ligne le 13/10/2008

Support efficace pour le développement de stratégies de protection de la biodiversité, la microfinance ne saurait suffire à résoudre un problème qui dépasse largement son cadre d'action.

José T. Esquinas- Alcázar. Professeur à l'université polytechnique de Madrid, directeur de la Chaire des études sur la faim et la pauvreté (CEHAP) à l'université de Cordoba et ex-secrétaire de la commission intergouvernementale de la FAO des ressources génétiques pour l'alimentation et l'agriculture. Cyril Fouillet est Chercheur en sciences économiques et sociales au Centre Européen de Recherche en Microfinance (CERMi-ULB) et à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD-LPED).

Cyril Fouillet Chercheur en sciences économiques et sociales au Centre Européen de Recherche en Microfinance (CERMi-ULB) et à l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD-LPED).

Constituant le garde-manger de l'humanité et le fondement de la sécurité alimentaire, les ressources génétiques qui se sont développées en 10000 ans par l'intermédiaire de milliers de générations de fermiers sont en train de disparaître.

L'agriculture mondiale, en se réduisant progressivement à un nombre limité de récoltes productives mais uniformes, perd dans le même temps sa capacité à s'adapter aux mutations imprévues de l'environnement (1). Face à cette situation, quel peut être le rôle de la microfinance ? Peut-elle s'avérer un outil efficace dans la protection et l'utilisation durable de cette biodiversité ? Quid de la portée et limites de cette relation ?

Parmi les techniques permettant la préservation des ressources génétiques, il y a ce que l'on nomme la préservation ex situ, c'est-à-dire l'utilisation des banques de semences. Cette stratégie implique que l'on rassemble des échantillons représentatifs de variabilité génétique d'une récolte. Ils peuvent alors être conservés dans des banques génétiques ou dans des jardins botaniques. Mais les banques génétiques présentent un inconvénient sérieux : lorsque l'on gèle les graines, c'est aussi le processus d'évolution de ces plantes que l'on stoppe, perdant du même coup la possibilité qu'elles pourraient avoir de s'adapter à des conditions écologiques qui se modifient.

En donnant un rôle important aux fermiers, la deuxième grande stratégie, et aussi la meilleure, répond à cette limite puisqu'en protégeant et en utilisant in situ ces ressources, les agriculteurs perpétuent le processus d'évolution et la possibilité d'adaptation continuelle. C'est ici que la microfinance intervient, car la quasi-totalité des fermes sont en fait de petites exploitations familiales situées en dehors des circuits bancaires.

L'apport de la microfinance peut prendre différentes formes. Tout d'abord, elle peut être d'une grande utilité pour réduire la vulnérabilité de ces agriculteurs face aux aléas climatiques (inondations, sécheresses, etc.) ou de toute autre source de stress financier (accident, décès, mariage, etc.).

En facilitant la soudure, l'utilisation d'un microcrédit peut éviter que toutes les semences de la récolte précédente ne soient consommées ou commercialisées durant cette période sensible. Le microcrédit peut également être utilisé comme outil financier pour le développement d'une coopérative ou d'une communauté de petits exploitants visant à organiser des banques de semences à l'échelle locale ou régionale, favorisant ainsi l'échange et la circulation des variétés cultivées.

Mais les services de microfinance ne se limitent pas aux seuls microcrédits. On peut aussi penser aux services d'épargne, pour améliorer la gestion de la liquidité, ou de microassurance, pour limiter les effets des aléas climatiques sur le capital de l'agriculteur. Quelques programmes de protection de la biodiversité ont d'ores et déjà lancé des chantiers tendant à incorporer les différentes composantes microfinancières dans leur stratégie. Citons l'ensemble des projets soutenus par l'Organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO), le Biodiversity Support Program conduit conjointement par le Fonds mondial pour la Nature (WWF), The Nature Conservancy (TNC) et l'Institut des Ressources mondiales (WRI), ou encore les milliers d'organisations populaires à travers le monde.

Soulignons également l'entrée en vigueur, depuis juin 2004, du Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l'alimentation et l'agriculture. Premier Traité ayant force exécutoire, il inclut le droit des agriculteurs et reconnaît la contribution et l'importance des communautés locales dans la conservation et à la mise en valeur de la biodiversité. L'importance, à la fois concrète et stratégique, des ressources génétiques est énorme.

Alors que l'humanité a utilisé près de 8000 espèces de plantes nourricières pour répondre à ses besoins de base. Aujourd'hui, moins de 200 espèces sont cultivées et simplement 4 cultures (le blé, le maïs, le riz et la pomme de terre) et 3 espèces animales assurent plus de la moitié des calories et des protéines dont le monde a besoin. Dans une agriculture de plus en plus homogénéisée, ces chiffres montrent toute l'ampleur de la tâche à accomplir si l'on ne veut pas affronter de graves crises à moyen ou à long terme.

Toutefois, il serait faux de croire que la microfinance, comme cela fut annoncé dans le cas de la lutte contre pauvreté, peut être "la" solution. S'il est vrai qu'une large gamme de services microfinanciers, portée dans une perspective sociale et solidaire, peut mettre en œuvre des solutions innovantes allant dans le sens d'une protection et d'une utilisation durable de la biodiversité, il n'en reste pas moins que ce défi demande une mobilisation qui dépasse largement le cadre d'action de cet outil financier.

Au niveau mondial, entre 80 et 95 pc des variétés locales, connues au début du XXe siècle pour les principales cultures, ont d'ores et déjà disparu.

(1) Pour en savoir plus sur les enjeux politiques, éthiques et techniques de la protection de la diversité agricole pour la sécurité alimentaire, voir Esquinas-Alcázar, José. (2005), "Protecting crop genetic diversity for food security : political, ethical and technical challenges", Nature Review Genetics, vol. 6, n°12, pp. 946-953.

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