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Analyse
L’encerclement des villes par les campagnes
Par PHILIPPE PAQUET
Mis en ligne le 07/02/2009
Les chiffres sont aussi alarmants que les images. De source officielle, vingt millions de travailleurs migrants, venus des campagnes chinoises pour travailler sur les chantiers des grandes villes et dans les usines tournées vers l’exportation, n’ont pas trouvé d’emploi ou ont perdu celui qu’ils avaient. En cause, la récession mondiale qui a ralenti l’activité économique en Chine (6,8 pc de croissance au dernier trimestre 2008 pour une moyenne annuelle de 9 pc) et réduit les commandes de l’étranger. Résultat : les gares routières et ferroviaires sont désormais envahies par des cohortes d’ouvriers qui retournent piteusement dans leur village, souvent sans indemnités et parfois sans avoir touché leurs derniers salaires.
Ce qu’ils vont devenir ensuite inquiète les autorités. La Chine n’a pas de sécurité sociale (elle aspire à en mettre une en place), et les migrants qui étaient partis tenter leur chance ailleurs (généralement dans les riches provinces côtières) avaient de bonnes raisons de le faire. En rentrant chez eux, ils peuvent escompter la solidarité familiale pour le gîte et la nourriture, mais le fardeau sera lourd à supporter par des communautés déjà peu aisées. La Chine compte entre 100 et 300 millions de pauvres; on les trouve surtout parmi les 750 millions de Chinois qui vivent en milieu rural.
Ce n’est pas la première fois que le pays est confronté à un reflux de sa population migrante. La crise financière de 1997-1998, mais aussi les épidémies de Sras ou de grippe aviaire, avaient déjà enrayé la formidable machine de production chinoise. Toutefois, l’épreuve avait alors été de courte durée et son impact fut limité. Cette fois, d’aucuns redoutent des effets prolongés, même si certains analystes croient déjà percevoir une reprise de l’activité manufacturière et se risquent à prédire que le pire est déjà derrière la Chine.
Les autorités communistes se sont résignées à la migration des campagnes vers les villes, plutôt qu’elles ne l’ont encouragée. Sous le régime maoïste, le système du permis de résidence (le "hukou") établissait une barrière quasi infranchissable entre la ville et la campagne. Le dispositif eut le mérite d’empêcher la constitution de bidonvilles comme dans d’autres pays du tiers-monde. Mais il est devenu, dans les années 1980, un frein au développement. Battu en brèche dans les faits, on songe maintenant à l’abolir tout à fait.
L’industrie, pour être compétitive, a en effet besoin d’une main-d’œuvre abondante, corvéable et bon marché. S’ils forment, dans les villes, ce sous-prolétariat de rêve, les migrants contribuent à soulager la misère dans les campagnes : l’argent qu’ils transfèrent y élève le niveau de vie, soutient la consommation et favorise des investissements (commerces, exploitations agricoles, PME ). L’assouplissement progressif des règles du hukou transforme, par ailleurs, nombre de ces paysans en citadins, contribuant à un phénomène d’urbanisation qui est une des clés de la modernisation de la Chine.
C’est tout cela que la crise actuelle vient compromettre, avec le risque supplémentaire de déboucher sur une explosion sociale. La Chine des réformes économiques est d’abord celle des inégalités sociales. Pas un jour sans que des gens manifestent (à leurs risques et périls) contre une expropriation abusive, des conditions de travail indécentes, des drames humains ou des désastres écologiques.
Jusqu’ici, ces incidents (plusieurs milliers par an) sont restés de faible ampleur et surtout isolés les uns des autres. Les autorités craignent qu’avec l’aggravation de la crise et l’extension du chômage, la grogne ne prenne une dimension plus vaste et mieux coordonnée. Vingt ans bientôt après la révolte de Tian’anmen (époque où Internet n’existait pas), elles savent plus que jamais que Mao avait fondé sa stratégie gagnante sur "l’encerclement des villes par les campagnes"
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