Déco & Design

Jeroen Lemaitre, taxidermiste installé à Leuven donne un coup de jeune à une pratique qui se fait rare.

C’est dans une petite rue peu fréquentée de Leuven qu’on découvre la boutique de Jeroen Lemaitre. “Animaux spéciaux” est inscrit en doré sur une devanture d’époque joliment restaurée qui tranche avec les façades tristounettes de la rue. Sur le trottoir, quelques plantes et un fauteuil vintage-bohémien en rotin font l’effet d’un salon improvisé. Dépaysement immédiat.

A l’intérieur, on ne sait plus où donner de la tête tant les objets se multiplient : crânes, papillons encadrés, méduses et coléoptères sous cloche ou encore vieux posters anatomiques ou botaniques. Bienvenue dans le cabinet de curiosités de Jeroen Lemaitre. Ce jeune trentenaire, Anversois d’origine, dépoussière une pratique de plus en plus rare de nos jours : la taxidermie, ou, dans son acception plus triviale, l’empaillage.

Les “merveilles” de Jeroen

“Quand on pense au taxidermiste, on imagine un vieux monsieur qui empaille sa femme parce qu’il ne l’aime pas” , lâche Jeroen, qui contredit cette image effrayante. On n’aurait en effet aucun mal à le croire s’il se présentait à nous comme un propriétaire d’une boutique de décoration scandinave ou d’une néo-cantine bio.

Mais comment est-il donc devenu taxidermiste ? “Je n’ai jamais vraiment aimé l’école , avoue Jeroen, j’ai fait 4 ans de droit, j’ai arrêté puis je me suis inscrit en com’ et management”. Suite à une fin de contrat vécue difficilement, il se remet en question. “J’avais envie de vendre des papillons” , raconte-t-il, avec le regard émerveillé d’un enfant. Aucune école de taxidermie n’existant en Belgique, il écrit à plusieurs professionnels dans toute l’Europe et débarque dans un atelier aux Pays-Bas. Durant un an et demi, il y observera son “maître” empailler ses chameaux et ses pingouins.

© Animaux Sp�ciaux

Dans son arrière-boutique, Jeroen créé ce qu’il appelle ses “merveilles” , des petites ou moyennes créatures – coléoptères, papillons, tortues, poussins ou perroquets – qu’il immortalise, épingle et encadre ou suspend sous des cloches. L’empaillage des gros animaux comme les autruches, chevaux même taureaux est réalisé en pleine campagne allemande dans un “atelier beaucoup plus sanglant” , confie-t-il amusé.

Le bestiaire Lemaitre tranche en tout cas radicalement avec celui des musées d’histoire naturelle ou des galeries d’art friandes des animaux de la savane…

Rendre la taxidermie “sexy”

Le taxidermiste-artiste a bien saisi la tendance de notre époque, qui voit les motifs végétaux et les insectes en tout genre s’inviter tant sur nos vêtements que dans notre décoration dans un esprit exotique. Il n’est pas rare non plus de voir des poussins, poules ou renards trôner sur les comptoirs des boutiques trendy ; des grands tableaux de coléoptères accrochés au-dessus d’un canapé de velours dans les intérieurs chics. “Nous voulons rendre la taxidermie sexy” , affirme Jeroen.

Et il n’est pas le seul. D’autres artistes contemporains s’adonnent à l’art bestiaire. On pense aux cochons de Wim Delvoye, aux animaux empaillés ou sculptures en mosaïques de scarabées de Jan Fabre ou encore aux requins qui baignent dans le formol du Britannique Damien Hirst.

© Animaux Sp�ciaux

La pratique de la taxidermie suscite l’ire des défenseurs de la cause animale. “Les papillons et les insectes sont bel et bien tués, mais ils ne sont pas capturés” , explique Jeroen Lemaitre. Toutes les variétés rangées dans ses grands tiroirs en bois proviennent d’élevages de Taiwan, du Pérou, d’Indonésie, ou d’Amérique du sud. “Un kilomètre d’autoroute, ça tue plus d’insectes que ce que je vais vendre pendant toute ma vie” , assène-t-il aussi, visiblement rôdé aux critiques.

Quant aux autres animaux, perroquets ou autruches par e xemple, “ils sont tous morts par accident, vieillesse ou maladie” . “Quand un animal est mort, je trouve ça dommage de le laisser pourrir” , considère aussi l’artiste. Et de pousser la réflexion plus loin : “On élève aujourd’hui les animaux en masse et le consommateur ne les connaît qu’en morceaux, on ne voit plus jamais l’animal entier comme c’était le cas dans les boucheries auparavant. J’immortalise la beauté de la nature, c’est une sorte de patrimonialisation à l’heure où notre nature est bouffée par le capitalisme” .

Lors d’une récente exposition “Beauty and the Beast” au Kasteel D’Ursel consacrée à l’art animal (Lire à ce sujet “Les animaux ont pris le pouvoir”, LLB du 22/5), son installation témoignait de cette préoccupation d’ordre environnemental et politique. Tuin Van Eenden – un jeu de mots mixant Jardin des Canards et Jardin d’Eden – opposait des créations à base de petits canards évoquant l’enfance à un cabinet de dissection symbolisant la production massive de foie gras.


Remède à l’ennui

“La taxidermie est pour moi une réaction à la société de vitesse dans laquelle nous sommes” , défend aussi Jeroen, qui se considère comme un artisan, opérant un travail précieux, lent et sans machines. La comparaison avec la joaillerie ou la haute-couture saute aux yeux : les coléoptères s’apparentent parfois à des matières précieuses et les papillons à des étoffes chatoyantes. Cette passion est aussi pour lui “un remède à la dépression, un antidote à l’ennui” . A la manière de Jérôme Bosch, peintre du XVe à l’imagination débridée qu’il admire beaucoup, “notre” Jeroen s’évade, se rêve explorateur de paradis perdus ou dénicheur de petites merveilles de contrées lointaines.

© Animaux Sp�ciaux

On s’apprête à quitter cet endroit hors-du-temps quand un homme entre dans la boutique avec une boîte en plastique. Une odeur assez forte s’en dégage. Elle contient une tête d’oiseau mort. “J’ai pas mal de personnes qui viennent me demander d’empailler leur animal de compagnie” , explique Jeroen, confiant à demi-mot “éviter les chats” . Aux côtés d’une tortue, un perroquet mort d’une crise cardiaque l’attend dans la chambre froide. “Son propriétaire est venu me l’apporter en pleurant. Je vais lui rendre un peu différent” , s’inquiète Jeroen, ce drôle d’oiseau tenant la pauvre bête congelée au creux de sa main.

Découvrir l'univers d'Animaux Spéciaux

Une adresse : Mechelsestraat 73, 3000 Leuven 

Un site et un e-shop : http://www.animauxspeciaux.be

Un livre : “Wonders are collectible, Taxidermie : verstilde schoonheid” (La beauté figée, NDLR) de Jeroen Lemaitre et Thijs Demeulemeester, Ed. Lannoo, 2016. Une plongée au cœur de l’art de la taxidermie, avec de nombreuses illustrations.