Déco & Design

Copier, c’est saboter la création, c’est tuer l’imagination, c’est freiner l’innovation. Les raisons de condamner le "copiage" sont multiples. Mais il a aussi ses vertus… Le CID, Centre d’innovation et de design au Grand-Hornu, se penche sur le phénomène complexe de la copie dans le design. Découverte avec la commissaire d’exposition Chris Meplon.

D’où vous est venue l’envie de creuser cet enjeu de la copie ?

En tant que journaliste du design, les designers viennent très souvent me parler et se plaindre du phénomène de "copie". Même si on se dit que c’est injuste, la question est tellement complexe qu’on ne sait pas toujours comment réagir. J’ai également observé dans ma pratique qu’on nous poussait parfois à écrire sur des objets de design qui ne soient pas trop chers alors que je n’ai pas spécialement envie d’écrire sur des "copies"… Cette exposition vient aussi d’une histoire très personnelle. J’ai toujours beaucoup évoqué la machine à écrire Valentine d’Ettore Sottsass comme un symbole d’innovation dans le design. L’an passé, je me rends au musée du design à Hambourg et je tombe sur une machine à écrire rouge créée deux ans avant celle de Sottsass… Cette découverte surprenante a renforcé mon envie de me pencher sur ce phénomène de copie.

"Entre innovation et imitation", c’est le sous-titre de l’exposition. Selon vous, ferait-on parfois un faux procès à la copie en la considérant uniquement comme une imitation ?

Le phénomène de copie est rarement tout blanc ou tout noir. Quantité de copies se situent dans une zone grise trouble, qui s’accentue d’autant plus à l’époque numérique. Cette exposition vise à montrer que des objets qui ont un air de "déjà vu" ne sont pas toujours des copies inacceptables. Notre objectif était de comprendre et d’interroger la nature, les motivations et les causes des stratégies de réutilisation et ou de copie. Nous désirons montrer que oui, il existe des copies condamnables motivées par l’appât du gain, qui posent des problèmes éthiques, économiques et sociaux, notamment la question d’emploi. Mais notre souhait est aussi de mettre en avant des copies qui rendent hommage, adaptent, réinterprètent et améliorent l’objet.

"Tant que des objets seront créés, ils seront copiés…", considère le créateur de meubles italien Martino Gamper. Ce phénomène de copie a toujours existé, et partout, parce qu’il est intrinsèquement lié à la créativité…

Durant toute l’histoire, on a copié le maître pour apprendre, et le surpasser. Aussi, les copieurs n’ont pas toujours été du même côté… En Europe, dès le XVIe siècle, on copiait des produits orientaux comme la porcelaine, les chaises Ming ont inspiré de nombreux designers sans que soit toujours reconnue leur origine. A partir du XIXe et durant tout le XXème, le Japon a inspiré des designers célèbres comme Charlotte Perriand. La copie est aussi une histoire d’échanges et d’hybridation.

Vous ne vouliez pas donner un podium aux copies "stériles". Mais vous exposez des tabourets Ikea (dont l’original est d’Alvar Aalto, créé fin des années 1920), pourquoi ?

Certains designers sont en colère contre Ikea, d’autres trouvent que l’enseigne suédoise propose des objets d’une grande qualité avec des prix étonnants, reflet de l’esprit démocratique et moderne du design. Je ne fais pas l’apologie d’Ikea bien sûr, je condamne les copies motivées par l’appât du gain, mais les tabourets Ikea sont très emblématiques de la zone grise dans laquelle sont les copies. C’est la raison pour laquelle ils ont leur place dans cette exposition.

Vous évoquez aussi la "coïncidence" à travers des objets très ressemblants créés en même temps dans des endroits différents du monde. Mais comment savoir s’il s’agit vraiment de hasard ?

On ne peut jamais être sûr que c’est une pure coïncidence, surtout dans ce monde relié par les technologies… Prenons l’exemple des assiettes cassées en deux des designers belges Sophie Lachaert et Luc d’Hanis. J’aime beaucoup cette idée de casser une assiette pour la dédoubler. J’ai découvert que Jasper Morrison l’avait déjà fait auparavant. Est-ce une coïncidence ? Le savaient-ils ou non ? En fait, je pense que cette question n’est pas tellement importante. Casser des assiettes, comme le fait d’empiler ou d’entremêler par exemple, est un principe universel qui se répète depuis la nuit de temps. Personne ne peut en revendiquer la propriété. J’aurais plus de doutes sur la coïncidence à propos de la machine à écrire par contre, car il s’agit d’un objet plus spécifique et technique…


> "Ceci n’est pas une copie", à voir au Centre d’innovation et de design au Grand-Hornu jusqu’au 26 février 2017. Fermé le lundi. Infos sur www.cid-grand-hornu.be

Légende photo de couverture : 

Albus, Volker, (LU YII WIJ TONG), 2014. Bloc de polypropyèlne avec fausse couverture Louis Vuitton / polypropylene monobloc with fake Louis Viutton cover. © Courtesy Volker Albus.