Déco & Design On sait que la nature est, par excellence et par défaut, la scénographie la plus puissante et la plus troublante. Mais saviez-vous que même en hiver, elle apporte son lot de belles surprises : mousse, feuilles, branches, champignons… ?

Murs blancs. Cadres noirs. Gravures en noir et blanc. Ce soir du 6 décembre, la toute jeune galerie Graphics Corner est de sortie. Ses fondateurs Fabrice et Thibault ont convié quelques œuvres d’artistes graveurs français et belges, ainsi qu’une centaine de personnes à l’inauguration de leurs nouveaux locaux situés rue de la Madeleine à Bruxelles, en contrebas du Mont des Arts. Tout un symbole.

Pour rappeler la multitude d’éléments végétaux glissés ici et là dans les gravures, le décor éphémère de la galerie joue obstinément la carte végétale : à l’entrée, un bouquet de branches illuminées d’une peinture blanc argenté ; sur la droite, un autre bouquet, de tiges foncées cette fois ; dans la seconde pièce, une table recouverte d’une épaisse couche de mousse verte et riche formant comme une rive autour d’un miroir simulant un calme plan d’eau; et au-dessus, un ciel végétal mêlant branches de hêtre, lierre et hortensias.

Des ciels végétaux accueillants

"Habituellement, mes ciels sont plus sobres. Ils répondent à un rôle : celui d’accueillir tout en transparence, indique Mounira Benchekroun, auteur du décor végétal. Ici, pour faire écho à l’œuvre de Philippe Mohlitz, le graveur principal, surchargée parfois de végétaux, je l’ai densifié. Alors que pour d’autres événements ou tables, je m’arrange pour que la nature garde son rôle apaisant, ici, je lui ai donné un rôle plus appuyé, sans être étouffant. Et j’ai pu être baroque sans limitation." Même remarque pour la table de mousse, piquée d’un chandelier, de l’une ou l’autre sculpture en bronze et de deux crânes qui s’interpellent. "Celui d’un cervidé, tout sec, tout blanc, trouvé en forêt de Soignes et, en face, celui d’un humain, en céramique, tout noir, trouvé au marché aux puces du Jeu de Balle. Parce que la mort ou les vanités sont des thèmes récurrents de l’artiste." Un énième rappel, en noir et blanc de surcroît, aux gravures qui attendent leurs admirateurs aux cimaises.

© Alexis Haulot

Et c’est sans doute là que le travail de Mounira Benchekroun - que ses amis appellent "Moun" et qui a tout naturellement baptisé sa société "The moon is blue" - prend toute sa saveur *. "Mon propos est, au travers d’un décor qui peut sembler se suffire à lui-même, d’exprimer des idées, des concepts parfois à plusieurs niveaux et, ainsi, inviter les convives à un jeu. Une sorte de transgression de la nature qui, par définition, est universelle. Mais je garde toujours en priorité un souci esthétique et festif, parce que le propos principal est la convivialité : rassembler des personnes en suscitant de belles émotions."

Ses tables servent l’esprit du lieu avant de servir le lieu. C’est pourquoi elle s’intéresse aux raisons d’être de l’événement auquel on lui demande de participer : a ux artistes et à leurs œuvres dans le cadre d’une inauguration comme celle de Graphics Corner; aux écrivains ou aux philosophes et à leurs écrits s’il s’agit d’une conférence ou d’une séance de dédicace; à la portée d’un baptême ou d’un anniversaire. "Je m’immerge dans le sujet, me grise de cet exercice intellectuel qui me fera trouver le point de départ du décor : un mot, une idée générique, un concept esthétique ou intellectuel. J’aimerais un jour arriver à ce que la performance se comprenne d’emblée, sans devoir l’expliquer. Encore que je suis bavarde. Je ne pourrais sans doute pas m’empêcher de la justifier."

Un matériau vivant même s’il est mort

C’est seulement alors que la nature peut prendre sa place. "Je joue sur le végétal car il a ce pouvoir fédérateur, apaisant et en même temps émerveillant, poursuit, éloquente, celle qui se définit comme "scénographe de table". Il rassemble et fait l’unanimité : rares sont ceux qui ne l’aiment pas. Il capte aussi : en table ou en ciel, ces masses vertes attirent comme un aimant, je le constate chaque fois. Et puis, on ne se trompe pas avec les végétaux : dans la nature, rien n’est de mauvais goût, tout est assorti; il y existe un consensus fondamental d’esthétique et d’équilibre. Et c’est un matériau vivant, même s’il a été coupé, même si on le croit mort. Vivant parce qu’au fil des jours, il offre la surprise du vieillissement dans ses couleurs ou ses formes : ces branches qui se courbent, ce lierre qui brunit ou jaunit, ces hortensias dont le cœur s’ouvre un peu plus. Travailler le végétal, c’est ne pas avoir la mainmise complète sur les matériaux. C’est voir le temps. Je surveille l’évolution, me laisse surprendre, réinterviens ou pas. C’est un rapport aux choses qui force l’humilité."

© Alexis Haulot

"Certains pensent que j’en fais trop, sourit-elle. Mais c’est cela qui est magique avec le végétal : on peut verser dans l’excès, se laisser aller. Il n’y a jamais d’arbres trop fleuris, de branches trop feuillues, de magnolias trop gros ou trop velouté."

Cette nature, Mounira Benchekroun la traque - dans son jardin, dans celui de ses copains, et surtout dans la forêt de Soignes -, mais jamais ne la braconne : elle ramasse plus qu’elle ne coupe, déshabille plus qu’elle n’effeuille, et a rarement pris quelque chose qu’elle n’a finalement pas utilisé. "C’est un des merveilleux atouts de Bruxelles : le végétal est partout. A 5 minutes du centre, on est immergés dans cette majestueuse forêt de Soignes. Cette proximité est grisante, presqu’une provocation pour l’urbaine que je suis."

Branches de hêtre et mousse

Dans ses goûts du moment, deux végétaux priment. Les branches de hêtre, d’une part, pour leur forme accueillante et rassembleuse. "J’ai toujours aimé les christs des églises byzantines, dit-elle. Ce n’est pas le discours religieux qui me parle mais la puissance iconographique de ces bras très grands ouverts mais avec les mains juste assez recourbées pour vous rapprocher. Les grandes et longues branches de hêtre sont à leur image."

© Alexis Haulot

La mousse d’autre part, qu’elle trouve en abondance. "Pour l’odeur qu’elle dégage, qui ajoute au repas. Pour sa brillance, son humidité aussi. Mais surtout pour le toucher qu’elle suscite. Les gens la caressent, toujours. Cela m’émeut. Il y a quelque chose de tactile, de spontané. On est dans la magie du végétal, comme avec les feuilles d’automne qui crissent ou les branches qui frôlent." Et si elle tache un peu, humidifie les poignets ou les coudes des manches, voire abrite encore un petit escargot, elle tempère. "J’offre aux convives un peu d’exotisme domestique. Et, puis, ils ne prennent pas grand risque." Même si elle ajoute néanmoins de larges feuilles grasses préalablement lavées en guise de porte-couteaux ou de sous-verre.

Au printemps ou en été, peut-être d’autres plantes prendront-elles le dessus ? "Tout est bon à toutes saisons. Chacune a ses cadeaux : premières fleurs de printemps, luxuriance de l’été, rougeoiement d’automne… C’est enivrant de travailler avec les saisons", conclut-elle. Sans pour autant attendre impatiemment la suivante.

(*) D’autant plus, à dire vrai qu’à la demande, la scénographe de table peut prolonger l’exercice en s’occupant aussi des mets.

Qui est  notre artiste ?

Mounira Benchekroun, scénographe de table

De mère autrichienne et de père marocain, Mounira Benchekroun est née à Paris en 1963, a vécu en Belgique, en France, au Maroc, aux Pays-Bas (entre autres en suivant son diplomate de père) et parle quatre langues (allemand, arabe, français, anglais). Ses diplômes en Histoire de l’Art et en Politiques internationales (ULB) l’ont amenée à travailler dans les Ressources humaines à Strasbourg, Paris et Bruxelles. 

En juillet 2015, la conjonction "barbecue + allume-feu" lui est fatale : elle est brûlée au 3e degré sur une grande partie du corps. "Cet accident a tout changé, raconte-t-elle. Avant, je me situais dans une démarche économique plutôt qu’humaine. Même si, à l’époque déjà, je pensais que réunir des gens autour d’une table faisait partie des cadeaux de la vie. Je le faisais avec un plaisir toujours renouvelé, mais à titre privé." Et d’évoquer notamment ces tables de jardin qu’elle gardait pendant trois mois, ranimait, réassortissait, regarnissait. "En y mettant des champignons fraîchement cueillis que je cuisais le lendemain et des noix et châtaignes qui étaient mangées le soir même par les convives, sourit-elle. Déjà à l’époque je n’aimais pas les tables statiques." L’accident lui a fait comprendre qu’elle confondait peut-être accessoire et principal. "Il a inversé mon approche de la vie. Les petits plus sont devenus essentiels. J’ai décidé de faire, au quotidien, ces choses qui me procuraient tant de plaisir : créer du lien et de l’émerveillement. J’y ai gagné en humilité, en humanité."