Bien roulées les cigarières ?

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A qui doit-on la belle légende, aussi tenace que fausse, qui veut que les havanes soient roulés sur les cuisses des belles mulâtresses cubaines ? D’abord à Mérimée, grand fumeur asthmatique pour qui, souligne Mario Bois (1) , " le plaisir du cigare aura toujours été rêverie, sensualité, érotisme ". Il a fait de Carmen non seulement une gitane mais aussi une cigarière de la grande manufacture royale de Séville. A l’époque, tous les écrivains français pérégrinant en Andalousie quémandaient des autorisations pour la visiter au prétexte de l’intérêt qu’ils portaient au traitement du tabac. " A vrai dire , précise le même écrivain, ils avaient en tête tout autre chose : pendant les mois torrides d’été, les cigarières travaillaient le buste à moitié nu, et cinq mille ouvrières ainsi dévêtues, jupe relevée, cuisses brunies, dans une forte odeur de tabac et de transpiration, cela devait donner un spectacle fort en couleur. " Plus tard, Pierre Louÿs, dans "La Femme et le Pantin", exagérera l’érotisme de la situation : "Les plus vêtues n’avaient que leurs chemises autour du corps." En tout cas, notre Mérimée saura profiter de ce qu’il observera sur place pour composer une Carmen très libre et au sang chaud. L’écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante, mort en 2005 dans la douleur de l’exil, a aussi mené l’enquête. Dans ""Holy Smoke" (2), livre d’une érudition sublime consacré aux mythologies du tabac et aux rapports qu’il entretient avec la littérature, la musique et surtout le cinéma, il relève que Mérimée fut copié et recopié jusqu’à ce qu’un journaliste parisien en mal d’exotisme imagine que les cigares à Cuba étaient roulés "sur les cuisses de beautés noires". "J’ai lu une version de Carmen quand j’avais douze ans, écrit Cabrera Infante, et depuis lors j’ai hanté les fenêtres des manufactures de tabac cubaines. Tout ce que j’ai vu c’est une théorie de types en sueur, poilus et en tricot de peau. A l’évidence, le mythe partait en fumée." A Séville, pas tout à fait. La corporation des cigarières, en majorité célibataires, gagnant seules leur vie, parfois filles mères - un crime à cette époque - fut à ce point puissante et unie que, rompant avec la soumission traditionnelle de la femme andalouse, elle conquit son indépendance au point d’avoir sa propre confrérie à la Semaine sainte et de mener des actions syndicales sans la participation des hommes. Ce qui fait d’elles, souligne Mario Bois, "l’un des tout premiers mouvements féministes de l’histoire". Viva Carmen.

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