Love & Sex

C'est la première chronique de la sexologue Marie Tapernoux qui a décidé de s'intéresser à un phénomène rampant : les jeunes sont de plus en plus facilement confrontés à la pornographie et ce, de plus en plus tôt. Elle qui a animé des rencontres dans les écoles sur le sujet dresse le tableau des risques et de la manière dont on peut aborder le sujet avec nos enfants en tant qu'adultes.


La pornographie fait couler beaucoup d’encre pour le moment … mais je peux également vous dire qu’elle occupe une place plutôt importante en thérapie ! C’est, sans aucun doute, la raison pour laquelle je souhaite vous en parler au travers de ma première chronique.

Concrètement, la pornographie consiste en une représentation d’actes sexuels, généralement hyperréaliste, dont les mises en scènes sont quasi inexistantes, si ce n’est un filet d’histoire comme support pour une suite de rapports sexuels discontinue. Ecrit comme ça, cela ne donne limite pas plus envie que ça ! La pornographie est à différencier des films érotiques qui sont davantage axés sur la rencontre sexuelle plus que sur l’acte en tant que tel.


Les stéréotypes ont la vie dure

Mais une fois qu’on les regarde, on y voit des acteurs plutôt agréables à regarder, avec des corps « parfaits » : des sexes de taille démesurée pour les hommes, des physiques épilés et maquillés pour les femmes, dans des décors souvent somptueux. La rencontre entre les partenaires se résume à un regard ou un échange de paroles très court, la phase de séduction étant ainsi réduite à néant. A cela peut s’ajouter, selon les goûts de chacun, de la domination, de la violence, de la torture, du bondage, …

L’image véhiculée de l’homme et de la femme est clairement stéréotypée : active pour l’homme et passive pour la femme. On y glorifie la virilité et la toute-puissance de l’homme. C’est un monde où virilité est synonyme de vigueur et de force.

L’image n’est pas seulement dégradante pour la femme : la notion de performance masculine est très importante dans la pornographie, surtout pour l’homme qui, pour montrer sa virilité, doit posséder un pénis hors-normes, être capable de tenir une érection pendant de longues périodes et d’éjaculer à répétition. Il doit faire preuve de force et doit être capable de faire jouir plusieurs fois sa partenaire, voire ses partenaires, car c’est lui l’actif dans l’histoire … sans parler des acrobaties qu’il doit être capable de réaliser sans difficulté.

A priori, les adultes « majeurs et vaccinés » ont les capacités qui leur permettent de prendre une certaine distance avec ce qu’ils voient sur l’écran (je dis bien a priori). Mais pour les adolescents, c’est une tout autre question !


L'adolescence, période de construction sexuelle, psychologique et sociale cruciale

© Reporters

En effet, l’adolescence qui commence avec la puberté entre 11 ans et 14 ans peut être définie par une période cruciale durant laquelle les rapports sociaux de sexe prennent forme, mais aussi un moment difficile au cours duquel s’entremêlent crise biologique, crise psychologique et crise sociale. Aux changements corporels sexués vient s’ajouter le développement de la pensée logique et du raisonnement, la recherche identitaire, le renforcement des amitiés, le besoin d’appartenance et la nécessité de reconnaissance.

C’est dans cette grande phase de questionnement identitaire que l’on est à la recherche de modèles identificatoires auxquels on va tenter de ressembler à tout prix. Et dans cette phase de grande curiosité, il ne suffit que d’un « clic » pour regarder des séquences à tendance pornographique.


Les conséquences ? Elles sont multiples

  • Si les femmes et les jeunes filles se doivent d’être ni trop minces, ni trop grosses, belles, sexy et formées juste où il faut, les hommes, quant à eux, doivent être virils, sportifs, musclés et chevelus. S’ils veulent être épanouis, heureux, populaires et reconnus, filles et garçons doivent ressembler à ces standards sociaux. Mais l’imposition de critères de beauté inccessibles, ou du moins difficilement cumulables, amènent les adolescents à avoir une image insatisfaisante de leur physique et peut aboutir à une baisse de l’estime d’eux-mêmes.

  • La confusion avec la réalité ainsi que la vision de ces films avant même d’avoir débuté une vie sexuelle peut devenir une référence pour celui qui les visionne et provoquer par la même occasion une angoisse existentielle face aux performances réalisées.

  • Les jeunes qui sont exposés à des émissions explicitement ou implicitement sexualisées sont plus enclins à s’adonner à des activités sexuelles dans les mois qui suivent cette surexposition. Cette précocité sexuelle s’explique par le fait que les jeunes ont accès beaucoup plus tôt dans leur développement à des codes et des comportements issus du monde des adultes. De plus, l’hypersexualisation de la société diffuse une image “cool” de la sexualité. Etre actif sexuellement rend plus sympa et populaire. De ce fait, les adolescents voudront rapidement entrer dans le monde de la sexualité, multiplier les partenaires et essayer diverses pratiques. Attention danger quand on est peu « armé » pour comprendre

  • La notion de performance provoque bien entendu de réelles angoisses pour les hommes comme pour les femmes. Une perte de confiance en soi peut alors insidieusement s’installer, pouvant alors laisser la place à d’autres difficultés sexuelles du style troubles érectiles, éjaculation précoce, …

  • Le risque d’être déçu lors des premiers rapports : L’adolescent qui regarde un film X ressent des sensations très fortes et certains d’entre eux peuvent se révéler déçus face à la réalité de la sexualité : gestes maladroits, hésitations, manque de performance, … Ce qui peut hypothéquer d'autres relations ancrées dans le réel.

  • Le risque d’addiction : ces films sont excitants, rassurants pour le consommateur, à volonté et diversifiés (allant du plus « classique » au plus interdit !) Un vrai décalage peut donc être observé avec la réalité où l’on ne peut obtenir ce que l’on veut quand on le veut ! Il est donc tellement plus facile de revenir vers son écran qui ouvre le champ des possibles en termes d’excitation …

  • Ce phénomène d’hypersexualisation de la société peut également amener à poser la question du consentement réel des jeunes filles. En effet, la banalisation de la pornographie amène de nombreuses marques de soumission déguisées. Des jeunes filles qui ont la sensation d’agir de leur propre chef peuvent en fait agir sous la pression de normes imposées par la société au travers des médias. En acceptant d’avoir des relations sexuelles, elles espèrent satisfaire leurs pairs et ne pas être rejetées. Les garçons quant à eux ne parviennent plus à faire la différence entre la réalité et la fiction : en effet, un « non » initial de la femme se transforme en une acceptation dans la plupart des films pornographiques. Cela peut amener à prendre la réticence de certaines comme un jeu et donc pourquoi pas la peine de vérifier si leur partenaire est réellement consentante …



Que faire alors ?

Vous l’aurez compris : les impacts sur les jeunes sont nombreux et ils peuvent réellement impacter la sexualité du jeune devenu adulte. Les films porno ont un objectif : exciter celui qui les regarde … mais sans avoir suffisamment de distance, ils constituent un réel risque dans le développement de l’identité sexuelle du jeune !

Alors concrètement comment faire ? Parlez à vos enfants, et cela peut se faire avant l’adolescence (à partir de 12-13 ans). Abordez le sujet de manière sereine car on a tort d’imaginer qu’en parler pousse le jeune à la « consommation ». Et s’il n’est pas encore “tombé” sur des images de ce style, soyez certains qu’un copain se précipitera pour le faire … autant qu’il soit déjà prévenu à l’avance. N’hésitez pas à utiliser l’humour pour détendre l’atmosphère, en déconstruisant les films, en parlant de l’envers du décor, de la sélection des acteurs aux attributs démesurés, du caractère irréel des scènes filmées, de l’importance du respect de l’autre comme de soi-même … 

Et s’il est difficile d’aborder le sujet, des sites sont réalisés pour les jeunes et par des professionnels : www.educationsensuelle.com, www.educationsexuelle.com. Vous n’êtes donc pas seuls, de nombreux professionnels sont là pour vous aider (plannings familiaux, PMS, PSE, consultations privées, …) Car croyez-moi, “mieux vaut prévenir que guérir”, conseil d’une sexologue …