Love & Sex

Le “mythe de la virilité est un piège pour les deux sexes” selon Olivia Gazalé, philosophe.


La guerre des sexes est le sujet du livre d’Olivia Gazalé. Depuis la préhistoire, pour affirmer sa domination sur le sexe féminin, l’homme aurait construit “le mythe de la virilité”. Ce discours n’aurait pas seulement été responsable de l’infériorité féminine : il aurait également contribué à l’oppression de l’homme par l’homme en créant l’homme “différent”.


Vous évoquez le mot “mythe”. Quand est né ce mythe de la virilité ?

“J’ai appelé ça mythe parce que l’idée de la supériorité d’un sexe sur l’autre n’est pas inscrite dans la nature. C’est une construction culturelle, c’est pour ça que j’ai parlé de mythe. C’est un mythe qui s’est fabriqué historiquement en combinant tous les arguments d’autorité, toutes les représentations symboliques. Ces représentations proviennent de la mythologie avec les femmes démoniaques; les arts via la majesté du corps masculin; la biologie et la médecine dans une vision du corps essentialisée comme inférieure. Les religions monothéistes qui installent un Dieu vivant masculin à la tête de l’Univers et détrônent les anciennes déesses mères; le droit parce que c’est dans les textes de loi que cette infériorité va se poser (comme le besoin de s’en référer à son mari pour faire des transactions bancaires); la philosophie avec Aristote. Il va montrer qu’il y a une hiérarchie des fluides : la femme perd son sang, ne maîtrise pas son flux. Alors que l’homme verse son sang, le donne et maîtrise son sperme. Et donc qui a naturellement vocation à dominer, à prendre le pouvoir… Cela a fini par constituer une véritable idéologie : l’idéologie viriliste.”

Vous parlez d’un malaise masculin et d’un trouble de virilité. Aujourd’hui, l’homme se sent perdu ?

“La question de la crise de la virilité est délicate parce qu’elle est souvent un peu victimaire. C’est un thème que l’on retrouve souvent chez les masculinistes, c’est-à-dire ceux qui sont nostalgiques de l’époque patriarcale, avec une virilité prétendument originelle qu’on aurait perdue. Il y a plusieurs constats : c’est un idéal qui a toujours été en crise. Il a été critique depuis sa naissance. Aristophane, déjà, déplorait que sa génération était beaucoup moins vaillante, virile et courageuse que la précédente. On voit à quel point finalement, l’aspect mythologique est clair. On se réfère à quelque chose qui n’a peut-être jamais existé et qui est complètement construit. C’est purement idéalisé. Ensuite, à plusieurs reprises dans l’histoire, la virilité a été contre-travaillée par plusieurs modèles : l’honnête homme qui contredit le modèle du chevalier médiéval, Louis XIV qui instaure le maquillage, les bas de soie, les bijoux à la Cour… Il introduit une autre façon d’être viril qui incorpore des éléments qui sont dits féminins.”

Donc, selon vous, la virilité n’est pas mise à mort par les revendications des femmes ?

“On voit bien que la virilité n’est pas un idéal homogène et incontesté qui tout à coup, avec les conquêtes féministes, serait ébranlé. J’ai voulu montrer que la virilité n’a pas du tout attendu les conquêtes féministes et revendications féministes pour être un modèle en crise. C’est un modèle qui est à la fois coercitif parce qu’il faut être puissant, afficher tous les marqueurs de puissance, de compétitivité, de conquête, de victoire, de force et de violence. Un modèle idéal est discriminatoire pour tous ceux qui ne correspondent pas au modèle. Ça laisse de côté tous ceux qui ne possèdent pas ces marqueurs. Historiquement, ça va être ceux qui sont taxés d’efféminés, par exemple. Il y a toujours eu une idée d’hommes dont ce sont toujours passionnément réclamés ceux qui pensaient en être l’étalon, le meilleur représentant. Et ce, pour discriminer tous les autres. Cette idée de virilité va être à l’origine de la xénophobie, du racisme, de l’antisémitisme… Il y a aussi un mépris de classe. C’est très frappant de voir que jusqu’au début du 20e siècle, les domestiques et garçons de café ne pouvaient pas porter la moustache parce que seuls les maîtres et dominants le pouvaient. C’est un idéal de dominant dans laquelle seuls les dominants se retrouvent.”

Donc il n’y a pas de crise généralisée ?

“Quand on dit qu’il est en crise, ce ne sont pas les hommes qui sont en crise. Ce n’est pas la fin des hommes. C’est le crépuscule d’un modèle viriliste. Je pense que c’est la naissance d’une nouvelle masculinité, d’une nouvelle façon d’être un homme, libéré de l’injonction de la domination phallique. C’est un modèle qui est en train de se déconstruire sous nos yeux. On se trompe quand on en impute la responsabilité aux femmes. Certes les femmes ont investi la sphère du travail qui leur a longtemps été interdite et fermée. Ce n’est pas l’entrée des femmes sur le marché du travail qui a détrôné l’homme de la fierté qu’il pouvait tirer de son travail. Au 19e siècle, on a beaucoup valorisé le travailleur fier de son outil, musclé… Il s’est effondré parce qu’il y a eu la tiercérisation, la précarisation… Quand on attaque le côté pourvoyeur de ressources de l’homme, on atteint sa virilité. On libère les hommes, aujourd’hui, de l’injonction à être le dominant dans le couple. C’est en ce sens que je dis que les conquêtes féministes lui ont apporté une liberté supplémentaire : celle de tomber malade, de traverser une période de chômage ou simplement de se réinventer en comptant sur le salaire de sa femme… Les hommes et les femmes devraient devenir des partenaires. Le jour où on aura compris ça est le jour où on gagnera la même chose.”