Love & Sex

Sexblotch, c'est un objet porno non identifié, né en Belgique. Ceci explique-t-il cela ? Possible, quand on sait qu'il y a derrière cette plate-forme en ligne de vidéos pornographiques éthiques, sans chair et sans exploitation sexuelle, deux artistes belges qui ont mixé leur passion : la peinture (et même la tache de peinture) pour Serge Goldwicht et le son pour Pierre Lebecque.


Résultat donc : Sexblotch, des vidéos suggestives qui veulent titiller l'imaginaire plutôt que d'imposer des stéréotypes sexués et d'énièmes performances porno qui font réagir à l'instinct. A la prouesse physique, voici l'organique suggestif. Qui entend ouvrir le champ des possibles en matière de masturbation et de rapports sexuels entre partenaires. Tout ça... grâce à des taches de peintures et des comédiens "voix off" qui ont toute liberté pour donner un souffle (et des cris, des râles...) à ces images que l'on peut lire de toutes les façons, oui oui. 

Maïa Mazaurette, la spécialiste du sexe et de l'amour pour Le Monde et GQ notamment dont les chroniques abordent absolument toutes les facettes possibles dans ces domaines, a été carrément enthousiasmée par ces minuscules poucets qui viennent projeter leurs tâches de peinture artistiques sur le monde du cinéma porno : "Cela change carrément du côté répétitif de la pornographie qui fait rarement dans l'originalité", applaudit-elle. Pour elle, "SexBlotch, c'est du post porno qui réinventent les codes mais en voulant apporter du plaisir". C'est du porno alternatif, assume Serge Goldwicht à l'origine de cette plate-forme qu'on aime pour son originalité.

De l'avant-garde dans le porno, qui l'eut cru ? En tous les cas, cela attire : juste avant cette interview, Goldwicht venait tout juste d'être contacté par « Le Journal du Hard » de Canal+.


Votre site de porno, c'est un peu un ovni que vous voulez à haut pouvoir orgasmique !

On n'est pas dans l'injonction à la jouissance, on est dans la projection imaginaire qui suscite désir et excitation. Mais ce qui est amusant, c'est que je ne voulais pas nécessairement que cela soit un ovni. Tout cela est vraiment né à partir de taches de peinture. Tout a commencé il y a quelques années lorsque j'ai conçu un film de taches plutôt méditatif pour le Chirec Basilique! On s'est aperçu que les taches et les couleurs étaient puissantes, projectives, projectiles aussi ! Qu'elles éveillaient l'imaginaire. Le rouge évoquait le sang pour les malades, le noir, le cancer pour les médecins.

Peu à peu avec Pierre Lebecque, artiste sonore, on s'est lancés dans des expériences pour allier sons et taches. Là on a vu qu'il se passait des choses assez puissantes. On a alors voulu pousser plus loin en travaillant avec des soupirs et des orgasmes.


D'où venaient ces bandes sons ?

On en a acheté mais très vite, je me suis aperçu qu'il fallait des sons qui accompagnent les mouvements. Des raisons techniques donc mais aussi des raisons éthiques et artistiques m'ont finalement poussé à demander à des acteurs de regarder les vidéos et de se laisser aller dans un registre très libre.

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La liberté, c'est peut-être ce qui ressort le plus de la trentaine de vidéos postées sur SexBlotch ? Liberté artistique des acteurs et des artistes et liberté d'interprétation des sons et des images par le spectateur. A l'opposé d'un porno tout ce qu'il y a de plus codifié.

Oui, par exemple, les acteurs se lâchent vraiment parce qu'ils ont l'habitude de travailler dans le milieu de la voix off qui est très carré. Là, ce sont eux qui donnent libre cours à leur interprétation. La jeune femme qui fait la voix off allemande travaille en général dans les voix enregistrées que l'on entend pour faire patienter ou guider les gens au téléphone !

Les voix ont leur propre couleur, sur SexBlotch, on parle français, italien, anglais des Caraïbes, japonais, ... On est en train d'en préparer une vingtaine d'autres. Les choses sont venues sans plan très clair et on aime aussi ce côté artisanal. On fait partager, on écoute les retours, cela fait avancer les projets, en cela aussi on est très libre.


Mais pourquoi avoir choisi la peinture comme soutien porno ?

C'est une question d'organique, de réveil, de l'imaginaire. L'effet coulant de l'encre, ses tournoiements dans l'eau, toutes ces images instantanées de bulles de taches, de frétillements, de projections, d'explosion, d'implosions, de trous, de jets, apportent un soutien presque primaire à l'imaginaire. Cela touche à des choses que chacun a déjà vues sans en remarquer la puissance évocatrice. Ici, on met clairement un mot dessus : porno. C'est du porno abstrait mais quand même!

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Qui est le plus touché par vos films ?

A posteriori, ce sont les femmes. L'une d'elles m'a d'ailleurs décrit son expérience de SexBlotch comme un préliminaire érotique, une zone de redécouverte du temps, bien nécessaire aujourd’hui, qui excite.

Cela touche aussi tous les âges. On ne veut pas faire de l'intello, on fait clairement des vidéos qui entraînent une excitation, qui ouvre l'imaginaire.


Vous faites souvent allusion à l'imaginaire.

Ah, s'il y a bien quelque chose que l'on revendique avec SexBlotch, c'est cela : raviver l'imaginaire qui ne cesse de s'appauvrir. On oublie de rêver, on oublie de laisser parler son intérieur, de libérer ses bulles à soi. Or, c'est là le secret, ce qui fait que l'acte sexuel n'est pas une performance purement physique c'est la charge imaginaire que l'on y met. Regarder une vidéo de SexBlotch c'est finalement être le seul détenteur de ce que l'on voit et entend, même si on la regarde à deux, à trois, à plus : chacun y voit son ressort d'excitation.


Mais sans le son, ce serait moins érotique non ?

Effectivement le travail sonore classifie aussi ce travail initié il y a cinq ans. Sans son, ce serait une performance d'art contemporain. Mais je veux mettre des sons, des sons qui informent l'image qui elle-même est un support au son.


Parlons du nom, SexBlotch, ça veut dire quoi ?

C'est un mot onomatopée anglais. Je connaissais blob qui parle en fait du résultat du sproutch que pourrait faire un flacon de ketchup sur lequel on appuie, vous me suivez ? Mais je suis un peu fétichiste des mots, blotch c'est vraiment la tache mouchetée, projectile d'une matière dense, c'est une tache colorée en progression. J'ai aussi créé le blotchpainting !


On quitte l'imaginaire aphrodisiaque pour le prosaïque : ce site peut-il être viable?

Il est en ligne depuis janvier et vit une petite vie sans qu'on l'ait promu... Aujourd'hui, on ne sait pas ce que cela va donner mais le target, c'est le monde entier : pour 5 euros par mois, on a accès à toutes les vidéos, sur tous les supports. Après tout quand Pasteur a découvert la pénicilline, il ne savait pas non plus ce que cela pouvait donner ! On vient de poser le pied dans le post-porno c'est minuscule mais ce n'est pas rien, comme le dit Maïia Mazaurette. On est novateur dans un milieu figé, ça donne envie d'y regarder de plus près, non ?

Moi dans ma vie de peintre, je suis content de ne pas faire ce que je sais faire. Les acteurs se laissent aller très librement pour la même raison. On parle ici de désir, de plaisir, d'ouverture : à donner et à prendre. Et quand on prend du plaisir à ce que l'on fait, on est meilleur !


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