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Vous débarrasser d’un collègue qui s’éternise à votre bureau pour vous raconter ses dernières vacances. Couper court à une discussion (un monologue ?) avec votre vieille tante qui ressasse les vieux souvenirs de famille dans les moindres détails. Interrompre une amie qui n’arrête pas de se plaindre. Comment faire comprendre à ces personnes verbomotrices (oui, oui, ce mot existe !) qu’il est temps de se taire, sans pour autant les vexer ? Petit manuel de survie à l’usage de ceux qui écoutent (ou du moins essayent…).

1. Faites parler le non-verbal

Le langage non-verbal peut envoyer des messages assez clairs à votre interlocuteur et vous éviter de longs monologues chronophages. Pour éviter que votre collègue ne s’installe longuement dans votre bureau, par exemple, mettez-vous debout. Il comprendra (espérons-le) que la discussion a intérêt à être brève. Si cette posture ne suffit pas, dirigez-vous vers la porte. Ce mouvement a le mérite d’être clair. Par ailleurs, dès que la conversation devient longuette, regardez ailleurs, en direction d’autres interlocuteurs notamment, pour lui signifier que vous aimeriez aussi échanger avec d’autres personnes.

2. Soyez à l'écoute

A l’écoute ? Vraiment ? Alors que j’essaye de me dépêtrer de ce bavard ? Confucius aurait dit : "Si l’homme a deux oreilles et une bouche, c’est pour écouter deux fois plus qu’il ne parle". Or, tous les êtres humains n’appliquent pas vraiment ce proverbe. Cependant, pour pouvoir faire remarquer à votre moulin à paroles qu’il prend trop de place, mieux vaut être initialement l’écoute. En lui posant des questions, peut-être parviendrez-vous à l’amener droit au but ou à canaliser le flot de paroles en revenant au sujet de base.

3. Fixez des règles au bureau

En réunion, c’est toujours la même rengaine, un de vos collègues monopolise la parole. Pour éviter ce genre de problème, le meneur de réunion peut fixer certaines règles de prise de parole au préalable : 5 minutes par personne, par exemple. Cela peut même rendre la réunion dynamique et ludique.

4. Foncez dans des lieux anti-bavards

Si vous avez affaire à un cas désespéré de bavard compulsif, mais que vous tenez à passer du temps avec lui, emmenez-le dans un lieu où il est difficile, voire impossible de parler. A vous de choisir entre la salle de concert, la séance de cinéma, le cours de méditation, etc.

5. Soyez franc, mais délicat

Si vous appréciez la personne qui tient constamment le crachoir, dites le lui franchement, mais délicatement. Pour ce faire, utilisez la communication non-violente : formulez-lui une demande claire plutôt qu’un reproche culpabilisant. Commencez donc par établir un constat en vous exprimant toujours en "je" ("J’ai remarqué que tu donnais souvent beaucoup d’explications lorsqu’on évoque tes dossiers"). Ensuite, décrivez votre ressenti par rapport à ce constat ("Je suis gêné car je dispose de peu de temps pour travailler"). Formulez enfin clairement votre demande sous forme de piste de solution ouverte ("Je préférerais que tu synthétises les informations en quelques points avant de venir m’en parler. Qu’en penses-tu ?").

6. Interrompez

Les personnes dites "verbomotrices" ont tendance à s’écouter parler. Difficile de détourner leur attention et presque impossible d’en placer une. Mais quand il faut interrompre, il le faut ! La première règle, pour couper quelqu’un, consiste à répéter la formule qu’il vient d’utiliser. De la sorte, vous signalez que vous l’avez malgré tout écouté. Avec un petit geste de la main dites : "Tu me parles de…, mais moi je voudrais te parler de…". Toujours avec bienveillance, en posant une main sur l’épaule, par exemple, dites : "Je t’interromps car je voudrais te répondre." Les bavards les plus coriaces ne se laisseront pas intimider par ces diverses techniques d’échappatoire. Alors, c’est à vous de fuir. Car au moins, vous aurez tout essayé !

Et vous, comment réagissez-vous face à ces "teneurs de crachoir" ? Ou alors en êtes-vous ?

Et vous, comment réagissez-vous face à ces bavards invétérés ? A moins que vous n’en soyez vous-même un(e) ? Ce sont les questions que nous avons posées via un appel à témoins sur notre site.

Vous faites gentiment ou cyniquement remarquer que la personne n’est pas seule dans l’assemblée à vouloir s’exprimer. "La plupart du temps, ce que ces gens racontent n’est pas intéressant et chacun a droit à s’exprimer", estime Tamar, 62 ans, aide-comptable à la retraite. "Ces gens sont grossiers et il n’y a pas de raison pour ‘mettre des gants’avec eux. Pour moi, cela cache soit un orgueil démesuré, soit totalement le contraire qui les oblige à s’affirmer à tout prix". "Ce sont souvent des égoïstes qu’il faut remettre à leur place avant que le groupe en souffre", pense Daddy Cool, qui ne l’est pas tant que ça et pour qui ce comportement reflète soit de l’enthousiasme, soit de l’égoïsme soit de l’insécurité.

Vous écoutez et cela vous arrange finalement bien. "Il y a des personnes qui sont très intéressantes à écouter et se positionner en observateur est source d’enrichissement, nous dit Noëlle, 57 ans , thérapeute ayurvédique. Pour moi, cela signifie simplement qu’elles sont passionnées par le sujet". Et si cette étudiante de 24 ans écoute sans broncher, c’est que, dit-elle : "J’ai l’impression qu’ils en savent plus que moi et je ne veux pas paraître idiote en groupe."

Vous en riez et méditez dans votre coin. C’est l’attitude qu’a choisie Yvan, 77 ans, pensionné, qui lâche : "L’expérience de la vie m’a appris à le faire". "Inutile de s’énerver face à un adulte mal élevé, on ne le changera pas, dit V., 70 ans. En revanche, on peut veiller à éviter ce genre de personne à l’avenir". Quant à X., il répond avec humour : "J’en ris sous cape et, souvent, je donne de l’eau à son moulin pour que cela ne s’arrête pas". Pour Alexia, 25 ans, en recherche d’emploi : "Les gens qui parlent le plus ne sont souvent pas les plus intéressants. Ce type de personne a souvent besoin de reconnaissance, feignant un gros ego et souffrant en fait d’un profond manque de confiance en soi."

Vous vous effacez, un peu frustré quand même. Pourquoi ? "Parce que ça ne sert souvent à rien d’en rajouter, explique cet anonyme. Au contraire, l’huile sur le feu fume et pollue encore plus. Je me retire en moi-même et j’observe d’un œil amusé ou rageur en me demandant jusqu’où il/elle va s’enfoncer…" "J’écoute pendant un certain temps, j’analyse les futilités qui s’échangent. Je n’interviens dans ce genre de conversation que si manifestement on raconte des conneries", nous dit Jean-Pol, 71 ans, architecte.

Vous n’hésitez pas à les couper et à parler plus fort. "Les personnes qui parlent beaucoup ont besoin qu’on prenne le dessus sur elles. Sinon elles ne s’arrêteront jamais, se justifie Sarah, 19 ans, étudiante. Pour ce qui me concerne, je ne supporte pas les blancs dans une conversation. Alors souvent c’est moi qui parle pour éviter les malaises. Et cela ne me gêne pas si personne d’autre ne veut parler. Mais quand on me fait remarquer que je prends toute la place, je m’excuse et m’efface un peu. Pour moi, derrière cette attitude se cache de la confiance en soi. Et une peur du vide, du néant : je déteste les blancs, ne rien faire ou ne rien dire."

Vous quittez l’assemblée, franchement exaspéré. "On ne peut pas toujours se battre avec ces personnes toxiques, estime Paul, 57 ans, banquier. Il faut lâcher prise et les éviter pour garder la santé".

Vous êtes, vous-même, de ces grands bavards. Avocate - et sans doute pas pour rien -, âgée de 25 ans, elle l’avoue : "Oui, j’en suis… Pourtant j’essaye de faire des efforts. Mais je dois être née comme ça, on me le dit depuis que j’ai 6 ans… Ce n’est pas un monopole conscient ! Quand je m’en rends compte, oui, cela peut être gênant. Mais la plupart du temps, c’est après le repas, la réunion, la soirée que je m’en rends compte. Je pense qu’il y a une multitude de raisons pour lesquelles je suis comme je suis et je ne pense pas les avoir déjà toutes découvertes !".

Valérie, 51 ans, est aussi une grande bavarde : "C’est plus fort que moi. Sans doute parce que mon boulot m’accapare tellement que les moments entre amis sont très rares. Bien sûr que cela me gêne, mais le problème c’est que je ne m’en rends compte qu’en quittant l’ami ou membre de famille avec qui je prenais un verre. Je réalise que je lui ai peu laissé l’occasion de parler. Bien souvent, je rappelle la personne pour m’en excuser."

Médecin de 27 ans, Yasmine raconte : "J’ai toujours été quelqu’un d’extrêmement réservé au sein du cercle familial restreint, du coup c’est un peu pour contrer cet aspect-là, ma façon de me sentir exister à moi. Depuis que je m’en suis rendu compte, j’essaie de me cerner plus, de contrôler ce mauvais réflexe en octroyant un temps de parole à chacun, en m’intéressant à leur opinion. Mais c’est plus fort que moi, j’ai un avis sur tout."

"Les personnes bavardes n'ont jamais pris la mesure de ce qui est attendu dans une conversation commune"

Ah ! Les fêtes de fin d’année approchent à grands pas. Et avec elles, leur lot de réunions de famille, dîners gargantuesques, drinks au boulot, soirées de Noël et autres réjouissances, où il faut converser tout en ayant la bouche pleine de zakouskis et un verre de bulles à la main - ce qui s’avère souvent déjà un défi en soi…

Si pour certains, Noël et Nouvel An riment avec bonheur, retrouvailles en famille et/ou entre amis, plaisirs gastronomiques,…, pour d’autres, en revanche, la période des fêtes peut s’apparenter davantage à une corvée voire un supplice dont on a hâte qu’il s’achève le 1er janvier à minuit.

Néanmoins, quelle que soit la façon dont vous ressentez et vivez les fêtes de fin d’année, il y a toujours bien ce moment où vous vous dites : "Oh non ! Pitié, pas lui (elle) ! Il (Elle) va encore me tenir la jambe et je n’arriverai pas à m’en défaire ! Vite : ‘Direction la planque dans les WC’". Ou alors, pire, ce moment où ce bon vieil oncle Eugène, légèrement aviné, se prend à partager avec toute la tablée ses "souvenirs si formidables et extraordinaires" de "vrais Noëls, où il neigeait; où tante Agathe était tombée devant la porte à cause de Mimi, ce siiii adoraaaable chihuahua, qui avait tiré trop fort sur la laisse; où j’avais moi-même abattu le sapin en forêt; où je….; et où je…" A n’en plus finir ! Ou alors, ce (cette) collègue de boulot qui, au drink de fin d’année, vous trouve soudainement "si sympathique" - "Qui ? Moi ?". Et de vous rendre compte, trop tard, pourquoi : il (elle) a enclenché son bouton "on" et plus moyen d’en placer une. Vous êtes pris au piège DU/de LA bavard(e) hyper narcissique de votre boîte. Courage !

Sous ces traits un brin caricaturés, il existe bel et bien des personnes qui ne peuvent s’empêcher de tenir le crachoir et de ne parler que d’elles. Et ce, quelle que soit la période de l’année. Pourquoi ? Qui sont-elles ? Quelle est la place de la parole dans notre société ?,… Décodage avec David Le Breton, sociologue et anthropologue (université de Strasbourg) et auteur de l’ouvrage "Du silence" (1).

Nous avons tous déjà eu affaire à un(e) bavard(e) impénitent(e). Retrouve-t-on ce type de personnalité un peu partout dans le monde ?

Une personne bavarde ou une personne silencieuse ne peut l’être qu’au regard d’un certain régime de parole propre à une société. Il y a des sociétés où l’on parle extrêmement peu - les sociétés du nord, les sociétés amérindiennes, par exemple, où la conversation est faite d’énormément de silence. A l’inverse, il y a d’autres sociétés où l’on parle énormément, à l’image des sociétés méditerranéennes. Dans une société comme la Belgique ou la France, on est dans un régime de parole qui ritualise la conversation et implique comme principe qu’il y ait une certaine réciprocité, un va-et-vient entre la parole de l’un et la parole de l’autre, une reconnaissance mutuelle pourrait-on dire.

Ce principe de réciprocité est-il toujours respecté ?

Non. Une personne qui est silencieuse, taiseuse sera une personne que ne joue pas le jeu; elle est en décalage. Et les autres sont obligés de "remplir", en étant un peu décontenancés par cette personne qui se situe un peu ailleurs dans le régime de la parole. L’autre forme de transgression au regard des usages ordinaires, ce sont les personnes bavardes. On peut dire d’elles que ce sont des hommes ou des femmes qui ne prennent jamais l’autre en considération, sont dans une forme de soliloque qui n’en finit jamais, dans une manière extrêmement narcissique de prendre la parole et de la conserver, en faisant de l’autre un otage. Et un otage indifférent, car face aux personnes bavardes, on a l’impression d’être totalement interchangeable, que n’importe qui pourrait être à notre place et que ça remplirait tout aussi bien les besoins de la personne qui nous saoule de paroles. En outre, la parole de la personne bavarde est souvent perçue comme très vide car elle ne participe pas vraiment de la conversation : c’est en permanence "moi, je…", "j’ai connu…", "j’ai fait ça", "je pense que…", etc. C’est une parole qui n’est pas dans la réciprocité, n’est pas dans la communauté du sens et dans la reconnaissance de l’autre. C’est pour cela qu’on a souvent hâte de se "débarrasser" (NdlR : lire nos conseils en pages 6-7) de ces gens parce qu’on a l’impression d’être symboliquement anéanti car notre personne ne compte absolument pas dans cette histoire.

Sommes-nous tous enclins à être un moulin à paroles ?

Non, je ne crois pas. Les personnes bavardes le sont en permanence dans leur vie courante. Elles n’ont jamais pris la mesure de ce qui est attendu dans une conversation commune où il y a ce va-et-vient de la parole, ce partage. Ce sont des gens qui sont toujours un peu dans leur narcissisme, leur monde à eux et qui fonctionnent comme ça aussi bien avec leur famille qu’à l’extérieur. C’est vraiment une manière d’être.

Est-ce possible pour ces personnes de se corriger ?

Je crois qu’elles n’ont pas conscience d’être des personnes envahissantes, dévorantes de cette manière. C’est leur façon d’être. Elles sont comme ça depuis qu’elles sont toutes petites. Elles ont grandi avec cette propension à une parole inflationniste et sans prendre conscience que les autres sont un peu indifférents ou regardent ailleurs. Je pense que ce sont aussi des personnes qui ont appris à se défendre au fil du temps et à se convaincre intérieurement que oui, leur parole a quand même de l’importance. Donc, je pense que c’est difficile de les corriger.

Ne vivons-nous pas dans une situation un peu paradoxale : d’un côté, on est joignable et connecté (Facebook, Twitter, e-mails, portable,…) à toute heure et, de l’autre, on aspire vivement à bénéficier de cinq minutes de calme ?

Aujourd’hui, dans nos sociétés contemporaines, on est en permanence dans un bain de paroles, de musique ambiante, etc. Du coup, le silence est associé à l’apaisement, au calme, à la tranquillité, à l’intériorité. Il y a une immense aspiration à se retrouver, à couper court à cette obligation de parole, d’information…, à se déconnecter. Il y a un épuisement, une lassitude à toujours devoir répondre à un portable qui sonne sans arrêt - quand on fait la sieste, quand on est avec des amis, quand on est au resto, etc. On est dans la tyrannie de la communication : quand le téléphone sonne, qu’on reçoit des e-mails…, on est pris à la gorge.

Comment échapper à cette tyrannie ?

Il y a des formes de résistances citoyennes, qui vont dans le sens de la lenteur, du ralentissement, de la déconnexion : aller dans des lieux de silence; retrouver des espaces où l’on peut être dans le calme, l’intériorité comme les stages de silence dans des monastères, le bouddhisme, le yoga, la randonnée,…

(1) "Du Silence", David Le Breton, Ed. Métailié, 2015, 304 p., 11 €

(2) La nouvelle contribution de David Le Breton : "Tenir. Douleur chronique et réinvention de soi", Ed. Métailié, 2017, 272 p., 20 €